L'adieu aux armes du Transall "Ville de Kolwezi"

par le GBA Philippe Gasnot, Commandant la BAA-P ─ Orléans, le 22 août 2012.

Le dernier Transall ayant participé à l'opération de Kolwezi a rejoint le musée de l'Air et de l'Espace après quarante-quatre ans de « bons et loyaux services » totalisant 22.018 heures de vol. Assemblé en 1967, ce Transall C-160R R18 a procédé à son premier vol le 16 septembre 1968 et mis en service le 12 mars 1969 au sein de la 61e escadre de transport sur la base d’Orléans-Bricy.

 

Le personnel de la BA.123 salue le dernier décollage du R18

Sa dernière affectation en novembre 2011 sera à N’Djamena où il participera à l'opération Épervier pour ses derniers vols opérationnels. De retour en France, il a été repeint par l'escadron de soutien technique aéronautique, l'ESTA, aux couleurs qu’il portait lors du largage du 2e régiment étranger de parachutistes sur Kolwezi en 1978.

Le nez de l'avion est au couleur du 3/61 Poitou et du 1/61 Touraine auquel il a successivement appartenu. Il porte enfin l'emblème du 2e REP et la mention : "Ville de Kolwezi" en référence à l'opération BONITE. (Source : Armée de l'Air).


Le GBA Gasnot se prépare pour le dernier décollage du "Ville de Kolwezi" 

A l'occasion de son dernier vol, le personnel de la base aérienne 123 est venu saluer son dernier décollage pour un dernier largage avant de gagner le musée de l’air et de l’Espace du Bourget et entrer dans la légende aéronautique.


Dernier passage du R18 au dessus de la BA123


Le GBA Philippe Gasnot aux commandes du R18

A cette occasion, devant des « anciens » qui sont venus témoigner de leur présence, le général de brigade aérienne, Philippe Gasnot, Commandant la brigade aérienne Appui-Projection a tenu des propos émouvants retraçant près d'un demi siècle d'interventions militaires françaises dont de très nombreuses missions humanitaires.


Quand le général sacrifie à la tradition du dernier vol... 

Nous les reproduisons ici avec l'aimable autorisation du général qui n'a pas hésité à payer de sa personne en respectant les traditions... Orléans, le 22 août 2012. Photos BA123 © Armée de l'Air.


Le GBA Gasnot pendant son allocution

« Quand tu as décollé d’Orléans le 28 décembre 2011 pour ton dernier séjour en Afrique, tu as eu un petit pincement de cœur en voyant tes chers collègues, attendant en bout de piste qu’un camion les emmène pour se faire démanteler. Tu croyais que c’était ton destin.

Alors une dernière fois tu as savouré la poussière des pistes sommaires, le soleil qui sait si bien chauffer à blanc tes vieilles poutres obligeant les pilotes à mettre leur gants pour tenir le manche, les chargements les plus nobles, para ou blessés que tu ramenais à l’hôpital militaire français de Fort Lamy, non voyons de Ndjamena, ou les plus exotiques, des chèvres aux sacs de manioc.

Il est vrai que cela fait plus de quarante quatre ans que tu promènes ta silhouette légendaire dans les cieux du monde, contribuant à apaiser les tensions et portant secours et aide aux populations d’Afrique, d’Asie du Pacifique et d’Amérique.

À la sonnette du vert, les anciens du 2e REP se préparent à sauter... 

S’il fallait garder en mémoire une seule opération, toi le soldat du transport aérien n°18, tu parlerais de cette journée où, retentirent pour se jeter au secours d’une population occidentale prise en otages et qu’on commençait à massacrer à Kolwezi.

 
Le major Rodet-Loew, ancien du 2e REP

Mais tu saurais aussi que c’est faire injustice à tous tes frères, les 80 Transall du COTAM, sans lesquels aucune opération militaire depuis presque un demi-siècle n’aurait pu avoir lieu.


Dernier largage de parachutistes du Transall "Ville de Kolwézi" 

S’il ne te fallait choisir qu’une mission pour témoigner de l’action du Transall, peut être choisirais-tu celle du transport de courrier, ce 24 décembre 1990, apportant au fond du désert d’Arabie saoudite la lettre d’un enfant à son père, soldat, qui pensait ne jamais revoir son enfant, ou bien, celle, dans ces matins blêmes d’Orléans lorsque toute le flotte présente décollait vers les bases de l’Est pour disséminer les avions de chasse sur tous les terrains civils et militaires, ne sachant pas si c’était un exercice, ou le matin du grand soir, le matin où l’URSS venait d’attaquer l’Ouest.


Saut d'un ancien qui a gardé toute sa forme... 

Peut être voudrais-tu raconter ces missions où, dans la soute du Transall, une population africaine apeurée, s’entassant à plus de cent-cinquante assise à même le plancher pour échapper au massacre, s’accrochait aux chaines tendues en travers du fuselage. Tu ressens encore dans tes cadres, cet immense espoir que tu as été ce jour là pour eux. Et tu es fier de les avoir sauvés et tu n’as jamais autant justifié l’origine de ton nom Transport Allianz : alliance entre deux pays, la France et l’Allemagne mais aussi trait d’union entre les peuples.

A Kolwézi, il y avait 4 convoyeuses de l'Air

Tu choisirais peut-être une mission plus joyeuse, celle des meetings, où après avoir fait le beau, en vol, lors de cette présentation aérienne qui mettait si bien en valeur tes qualités de vol exceptionnelles, tu voyais défiler dans ta soute ces enfants espiègles et leurs questions naïves, tu prenais plaisir aussi de voir l’œil malicieux de l’équipage dès qu’un joli minois apparaissait.....

Ah ! ces équipages ! si tu pouvais parler, tu en raconterais des choses.... et puis non ! tu n’en ferais rien car on ne trahit pas ceux qui vous ont tant aimé.


 Le colonel Philippe Érulin, commandant le 2e REP à Kolwézi

Il est vrai que parfois ils t’ont un peu malmené mais c’était pour le bien de la mission, car comme le disait le colonel Érulin, chef du 2e étranger parachutiste ayant sauté à Kolwezi, « A entrainement difficile, guerre facile ».


Anciens du 2e REP qui ont fait leur dernier saut du "Ville de Kolwézi"

Certains anciens ont tenu à participer à un dernier saut avec des militaires d'active

Tu as eu confiance dans leur jugement, et tu leur as obéi avec élégance et panache, mais tu as su parfois donner plus qu’ils ne l’espéraient, les sauvant d’une mort certaine.

Tu as souvent gémi sous l’effort mais, rarement, refusé l’obstacle, plié sous la charge sans rompre. Tu as su les avertir du danger et les protéger du pire, comme lors ce posé d’assaut sur une moraine de Corse, ou dans ce champ beauceron ou, encore par deux fois, sur la piste de Flores, si célèbre pour son aérologie particulière et tes atterrissages patauds dignes des goélands. Dans toutes ces occasions tu les as protégés de la mort.

Tu as partagé leur sort tragique, près de Castres, mais aussi ; 

  • leur joie, quand, avec une convoyeuse de l’Air, tu sauvais un blessé ;
  • leur souffrance quand dans ta soute se trouvait le cercueil d’un frère d’arme ;
  • leur longue nuit de vol ou, pour se tenir éveiller, ils parlaient de tout et de rien ;
  • les odeurs de la soute celle des langoustes à l’armoricaine cuisinées sur la plaque chauffante mais plus souvent l’odeur de treillis mouillés de sueur après quinze jours d’exercice ou l’odeur âcre des renvois d’estomac ;
  • la beauté des îles Éparses avec ces pistes en sable blanc de corail et sa mer bleue turquoise ;
  • la bonne terre de France collée à tes baskets, quand tu étais embourbé sur la piste de Caylus.

« Combattre et sauver » : Insigne de la Brigade Aérienne d'Appui et de Projection (BAAP)

Après toutes ces épreuves, tu savais que des mains rudes mais accueillantes et bienveillantes étaient là pour te bichonner, te réparer, te redonner la force pour ta prochaine mission...

Comme tu les aimes ces mécaniciens, attentifs à ce que « leur » avion soit prêt pour sa nouvelle mission, ces hommes et femmes, dévoués, qui savaient rester à ton chevet parfois des nuits entières pour te soigner, dans le froid et la chaleur étouffante, sous toutes les latitudes.

Comme tu étais fier de ces mécaniciens sans lesquels les pilotes ne sauraient voler, et de la confiance méritée que les « cochers » portaient à ceux qui te soignaient.


Insigne "inofficiel" de la BAAP : les canards ont aussi des dents...

Ces mécaniciens t’ont même sauvé la vie à plusieurs reprises comme au Cambodge alors qu’on te croyait perdu ou plus récemment dans une île éparse, les Glorieuses. Tu leur as fait aussi de belles surprises comme ce jour où tu t’es posé à Dakar avec un SA-6 non explosé coincé dans ton fuselage.


Dernier atterissage pour le Transall R18 au Bourget

A ton retour de ta dernière mission d’Afrique, tu as perçu dans leurs attitudes qu’il se passait quelque chose. Tu t’attendais à les voir venir te prélever des pièces pour réparer un de tes frères sur le parking, mais non ils te regardaient avec respect, parlaient de te refaire une beauté pour te protéger des intempéries, quelle drôle d’idée pour aller au parc à ferraille...


44 années de bons et loyaux services !  22.018 heures de vol...

Puis un matin de juillet, ils étaient une bonne vingtaine, de l’Escadron de soutien technique spécialisé 2E 061, héritier des traditions du GERMAS, le groupement d’entretien et de réparation du matériel aéronautique spécialisé 15/061 à te laver, te gratter, te préparer pour te refaire une belle peinture cela pendant deux mois. Ce travail supplémentaire, tels des artisans amoureux de leur métier, ils le faisaient sans grogner, joyeusement même, comme un honneur pour eux. Certains même oublièrent de partir en vacances. Bizarre !

Ils tenaient à te rendre beau, dans ta livrée camouflée de l’opération EBONITE pour aller au Musée de l’Air et de l’Espace.

« Bichonné, réparé » pour tirer sa révérence et entrer dans la légende...


Les anciens prennent la pose...

Ils disaient que tu ferais des envieux parmi tes nouveaux compagnons, que tu ne serais pas uniquement l’avion de Kolwezi mais le témoin de toutes ces missions du transport aérien militaire effectuées par les Transall, que tu saurais témoigner de toute cette richesse humaine sans laquelle les missions n’auraient pas été réalisées, de ces dizaines de milliers de personnes que vous les Transall, vous aviez sauvées, du savoir-faire certes des équipages mais aussi des mécaniciens, des officiers renseignement et de toutes ces personnes du soutien opérationnel et commun sans lesquels il n’eut pas été possible que tu voles.


Le dernier équipage du R18 autour du général Gasnot

Ils disaient qu’il était justice que dans le patrimoine aéronautique français figure un si bon vieux soldat, que tu saurais témoigner des valeurs des femmes et des hommes du transport aérien militaire, quelque soit leur métier et faire honneur à leur devise : « Combattre et sauver ».


Derniers honneurs rendus à « un si bon vieux soldat »

Tu étais fier qu’on t’ait choisi certes, mais un peu inquiet aussi : inquiet de dire adieu à tes anciens potes de quarante quatre ans d’aventure de par le monde, de rester au sol à jamais, de n’avoir plus tes chers mécanos pour te choyer...


Le musée de l'Air et de l'Espace au Bourget


Catherine Maunoury avec le GBA Gasnot et le LCL Didier de retour d'Orléans-Bricy

Mais quand tu as vu que la directrice du musée n’hésitait pas à venir te chercher à Orléans, partageant ta dernière mission opérationnelle, tu as su que tu serais en de bonnes mains, que tu rejoignais des passionnés, que tu continuerais à faire partie de cette grande famille de l’aéronautique et que tu saurais ainsi remplir ta nouvelle mission celle de témoigner d’une aventure humaine, militaire et technique extraordinaire comme seule la troisième dimension sait seule en créer.


Le GDA Éric de Lauriston, commandant en second du CSFA, et le LCL Didier

Ah oui, j’oubliais, tu tiens à remercier la présence de ces personnels du Poitou et leur mascotte, et de ces mécaniciens de l’Escadron technique spécialisé d’Orléans ainsi que leurs chefs sans lesquels tu ne serais pas là mais déjà en pièces détachées, mais aussi ces camarades de l’armée de Terre, compagnons de tant d’opérations, et tous ces anciens du transport si nombreux au cœur du mois d’août. Merci à vous tous qui êtes venus l’accompagner pour cette nouvelle aventure.


La mascotte était bien sûr du voyage...


Il y a des rendez-vous avec l'histoire du Transall à ne pas manquer

et le pilote, tout général qu'il est a du sacrifier à la tradition des derniers vols...


Les traditions ont parfois du bon... Tout est bien qui finit bien...

Je te sens désormais plein t’impatience pour rejoindre le Musée de l’air et de l’Espace ...


Dernier acte : la remise des clefs au nouveau propriétaire

… Madame la Directrice, j’ai le grand plaisir, au nom du général Paloméros, chef d’état-major de l’armée de l’Air, de vous transmettre les clefs du Transall C 160 numéro R 18, digne témoin d’une part de l’Histoire de ces cinquante dernières années du transport aérien militaire français. »

Général de brigade Philippe Gasnot

Voir également :