Être bien renseigné relève de l’art de gouverner

Par Joël-François DumontDéfense n°134 — Paris, le 17 juillet 2008.

Cette chronique © a été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Joël-François Dumont (*). Paris, le 17 juillet 2008.

Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale,[2] censé refléter la doctrine de la France en matière de défense et de sécurité pour les 15 ans à venir a été présenté le 17 juin dernier par le président de la République. Celui-ci prévoit la création d'un Conseil de la Défense et de la Sécurité Nationale présidé par le chef de l'Etat, un Conseil National du Renseignement et un Conseil consultatif sur la Défense et la Sécurité Nationale pour piloter la politique de défense et de sécurité. Les services de renseignement doivent être « efficaces, mieux coordonnés, et agir dans le respect des valeurs républicaines ». « Pour cela », les services de renseignement du ministère de l'Intérieur seront regroupés « au sein de la nouvelle Direction Centrale du Renseignement Intérieur ». Le 1er juillet 2008, la DCRI, née de la fusion de la DST et des RG est devenue une réalité. Autant dire que la Communauté française du renseignement est appelée à connaître une de ses plus importantes transformations.

  • « La connaissance et l'anticipation »

Le renseignement et la projection deviennent de nouvelles « fonctions stratégiques » au même titre que la dissuasion, la protection, la prévention et l'intervention. De nouveaux programmes pour l'observation, l'écoute électronique, et des moyens de lutte informatique seront lancés. Un très large effort pour le spatial militaire est prévu avec le doublement des crédits d’ici 2020, avec 700 millions d’euros/an contre 380 en 2008. « J'ai décidé un effort massif d'investissement sur le renseignement, notamment d'origine spatiale, qui bénéficiera aussi bien à la décision politique qu'aux chefs militaires », a déclaré Nicolas Sarkozy.

Les capacités françaises de détection et d'alerte avancée seront renforcées, notamment contre les missiles balistiques susceptibles d'atteindre la France et les pays voisins (radars à grande distance, satellites géostationnaires). Un Commandement Interarmées chargé de l'Espace sera créé et Paris cherchera à développer la coopération européenne.

Pour lutter contre les attaques informatiques et protéger les systèmes d’information, l’EMA et les services sont chargés de mettre en œuvre une « défense informatique » pilotée par une nouvelle Agence de la Sécurité des Systèmes d'Information, dont on peut penser quelle est le prélude d’une grande agence du type NSA ou GCHQ, et par la constitution de capacités de lutte informatique offensive.

Pour la première fois, le Livre blanc lie la défense et sécurité avec pour conséquence directe la transformation du SGDN en Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale. Désormais, et pour la première fois, l’Elysée aura la haute main sur les services intérieurs et extérieurs, civils et militaires. Au quotidien, une dizaine d’experts, représentant les ministères sensibles et les services spéciaux travailleront sous l’autorité directe d’un « Coordonateur National du Renseignement », l’ambassadeur Bernard Barjolet, « chargé d’orienter les services et d’assurer la cohérence de leur action ». Le Comité interministériel du renseignement (CIR), qui était chargé de coordonner, animer et orienter les services de renseignement pour le compte du Premier ministre est dissous Le chef de l’Etat présidera un Conseil National du Renseignement, regroupant les ministres de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères, les chefs des services orientant l'activité des quelque 12.000 hommes (et femmes) de l'ombre que compte la République. Il est même question d’une « académie du renseignement » pour les services tant civils que militaires. Last but not least, la très secrète Direction Nationale du Renseignement et des Enquêtes Douanières (DNRED) et TRACFIN chargée de la lutte anti-blanchiment de Bercy complèteront ce dispositif.

Des changements de titulaires sont prévus pour prendre prochainement la relève de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE), de la Direction du Renseignement Militaire (DRM) et de la Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense (DPSD, l’ancienne Sécurité militaire. Les personnes pressenties pour ces hautes fonctions sont toutes des grands professionnels issus de la Communauté du renseignement.

  • Un FBI à la française ?

La grande nouveauté est à attendre de la DCRI que le préfet Bernard Squarcini, après avoir dirigé la DST, va devoir construire par une fusion de la plupart des missions et des services des anciennes DST et DCRG. Huit sous-directions sont prévues, dont un Département International et deux départements spécialisés (habilitations et sécurité). Cette institution se voit assigner deux grandes priorités : l'antiterrorisme et l'intelligence économique. La seconde est l’aboutissement de quatre ans de travail de fond par la mission conduite par l’ancien directeur du Renseignement de la DGSE, Alain Juillet, pour démontrer l’urgence pour l’Etat mais aussi pour les entreprises, les grands groupes comme les PME-PMI de s’adapter aux nouvelles donnes de la globalisation. Le succès rencontré est tel que le modèle français commence à s’exporter au-delà de nos frontières… Reste encore à lutter à armes égales dans un monde globalisé, où certains acteurs ne respectent pas les règles du jeu, en l’intégrant dans les priorités de notre action extérieure. C’est là que l’Etat doit jouer tout son rôle, comme il va le faire à l’intérieur du territoire national pour la protection du patrimoine.

Dans un pays où le renseignement n’est entré que progressivement dans la culture des grands corps de l’État, y compris dans nos armées, où l’idéologie a freiné le développement des services, où les décideurs sont réputés ne « croire un renseignement que lorsqu’ils sont psychologiquement disposés à en accepter la vraisemblance », un tel renouveau s’imposait. Rappelons simplement que, depuis le 11 septembre 2001, tous les services occidentaux ont vu leurs services considérablement renforcés, sauf un : la France. C’est une initiative dont on devrait sentir les effets à l’heure où notre pays ne peut plus se permettre d’échouer dans bien des domaines stratégiques parce que ses dirigeants auraient refusé d’intégrer le renseignement politique, militaire, sécuritaire ou économique dans les décisions d’intérêt national.

Joël-François Dumont

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Numéro 134 daté de juillet-août 2008 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées. 
[2] Télécharger le Livre blanc : Volume 1: (partie 1) (partie 2) - Volume 2 : les débats

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