Renseignement et intelligence… sans réserve

Par Joël-François DumontDéfense n°137 — Paris, le 24 janvier 2009.

Cette chronique © a été publiée dans la revue Défense. [1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Joël-François Dumont (*). Paris, le 24 janvier 2009.

Il fallait l’audace et l’imagination d’une association de réservistes – à mi-chemin entre le monde civil et le monde militaire – pour susciter une confrontation entre spécialistes opérationnels du renseignement et praticiens des solutions industrielles sur une thématique de grande actualité pour les forces engagées en Afghanistan, « renseignement humain et intelligence de théâtre ». [2] Le 5 décembre dernier dans les salons d’honneur du gouverneur militaire à l’Hôtel des Invalides, sous la présidence du CEMAT, le général d’armée Elrick Irastorza, très à l’aise au milieu de « ses » jeunes et dialoguant avec un humour parfois caustique avec les différents intervenants au débat.


Le colonel ® Pierre Bayle, président de l’ANRAT présente la soirée

En présentant la soirée, son organisateur le colonel ® Pierre Bayle, président de l’association nationale des réserves de l’armée de Terre (ANRAT) a dit au général Irastorza que non seulement les réservistes étaient heureux de contribuer au rayonnement de l’armée de Terre en suscitant de tels débats publics sur ses problématiques spécifiques, mais que le CEMAT pouvait « être fier de ses réservistes » car il découvrait là non seulement beaucoup d’anciens expérimentés mais aussi nombre de jeunes « représentant la nouvelle génération des réservistes, celle d’après la fin du service militaire ».


Le colonel ® Pierre Servent lance le débat

Animée par un autre colonel de réserve, le journaliste Pierre Servent, la table ronde a mis face à face le général de division Puga, directeur du renseignement militaire (DRM), le général de brigade Pinel, commandant la brigade du renseignement (BR), l’IGA Bruno Masnou, vice-président de la division Défense et Sécurité du groupe européen EADS, et le journaliste Jean Guisnel, spécialiste du renseignement et de la guerre économique.

Ce débat n’a pas été une simple juxtaposition de présentations classiques. Pierre Servent avait choisi son terrain, celui du décalage croissant entre les moyens techniques d’acquisition et les moyens humains de compréhension de l’adversaire sur un théâtre d’opérations. En insistant sur une citation du général Georgelin qui, lui-même, évoquait la complexité croissante de l’approche d’un adversaire de plus en plus efficace, comme les Taliban.


Le général Benoit Puga, directeur du renseignement militaire (DRM)

Bousculant certaines idées reçues, le général Puga a d’emblée affirmé que « vouloir dissocier le renseignement et l’action est une absurdité ». A condition, bien entendu, que le renseignement soir l’affaire de tous et de chaque combattant, que l’information circule « loin de la culture du secret », avec une notion qui a fait sourire de « renseignement participatif » où tout est relié, du satellite au combattant en passant par les avions, les drones et les autres capteurs. De ce point de vue, insiste le DRM, « la France est l’un des rares pays à posséder la palette complète du spectre technique des moyens du renseignement ».

 L'IGA Bruno Masnou, Vice président d'EADS DS (Homeland Security)

Une constatation partagée par l’industriel qui contribue, explique Bruno Masnou, à faire remonter et descendre l’information notamment par des communications sécurisées. Un domaine où, selon lui, l’industrie peut encore apporter une révolution des moyens comparables à ce qu’a procuré Internet, en développant des moyens type « webcam » et « chat » au service du renseignement humain.


Le général Pinel, commandant la Brigade de Renseignement (BR)

Pour le chef de la BR, ce qui fait fonctionner les moyens en leur assurant la cohérence recherchée c’est « la manœuvre du renseignement », au sens d’une planification d’emploi des composantes du renseignement spécialisé humain, du renseignement d’origine électromagnétique et du renseignement d’image. Plus que tout autre, le général Pinel illustre clairement comment le foisonnement des techniques peut apporter des clés à la compréhension humaine, à condition de savoir les séquencer dans une mission tactique.

Jean Guisnel, journaliste de défense, auteur de plusieurs livres

Original dans sa démarche, Jean Guisnel évoque alors la richesse des moyens disponibles à tous à travers l’information ouverte, en sachant la trier, pour éviter de se laisser prendre de surprise par un adversaire. Il cite le cas des journalistes qui, sans disposer des moyens institutionnels du renseignement, accèdent à une information privilégiée en exploitant toutes les sources qui vont « des pyramides du pouvoir aux réseaux du savoir ». Un savoir que savent pratiquer les réservistes dans leurs compétences professionnelles et qu’ils sont susceptibles de mettre au service des armées dans leur affectation militaire – mais le débat restera discret sur l’utilisation des réservistes dans les filières du renseignement. Le général Puga, ancien commandant du COS, se contentera de dire que la priorité dans l’emploi des réservistes est le recours à leurs compétences civiles, sans nier les compétences militaires des réservistes qualifiés.


Le général Christian Baptiste, délégué Adjoint à la DICoD

Intervenant au sein d’un public qui comptait des responsables et civils de haut niveau, dont le préfet Del Grande, directeur-adjoint du secrétaire d’État à la Défense, et huit officiers généraux, le général Baptiste, adjoint au DICOD, a fait part de son expérience d’attaché de défense en Israël pour livrer cette conclusion intéressante : « si le mur de séparation construit en limite de Cisjordanie et Gaza a permis de diminuer le nombre des attentats, en revanche le retrait des forces militaires de ces secteurs comme du Sud Liban a entraîné une rupture dans le renseignement humain ». Façon de dire qu’en se barricadant, Tsahal se privait de l’acquisition humaine du renseignement, ce qu’il résumera ainsi : « dans un contexte de guerre asymétrique, la haute technologie est indispensable mais reste notoirement insuffisante ».


Le général Elrik Irastorza, Chef d'État-major de l'Armée de Terre (CEMA)

En conclusion, le général Irastorza parlant du drame d’Uzbin a rappelé la réalité de la guerre, où se conjuguent à la fois la dureté et la durée des engagements. Pour le CEMAT, confirmant le concept de « renseignement participatif » présenté par le général Puga, la guerre asymétrique n’est pas synonyme de combats de basse intensité. L’implication dans le renseignement des unités élémentaires sera développée car leur zone d’intérêt s’est élargie à un rayon de 50 km. A cet égard, le renseignement doit être vu comme une anticipation de la manœuvre de l’autre et inclure une dimension de culture militaire – sans oublier bien entendu la mise à contribution des industriels sur le terrain pour la mise au point de moyens et de modes d’emploi toujours renouvelés.

Joël-François Dumont

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Numéro 137 daté de Janvier-février 2009 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN).Abonnements: BP 41-00445 Armées. 
[2] Lire le CR du dîner débat du 5 décembre 2008 sur le site de l'ANRAT : "Renseignement humain et intelligence de théâtre" : Voir également le CR du LCL (R) Loïc Conquer, Secrétaire général de l'ANRAT dans le bulletin TERRES N°8 datée de décembre 2008.

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