La Bundeswehr : Une armée parlementaire

Portrait de Joël-François DUMONT

Par Joël-François Dumont ─ Berlin, le 14 octobre 2019.

En mai 1945, l’Allemagne est un immense champ de ruines. A défaut de pouvoir se réunir à Berlin le 17 juillet, Américains, Britanniques et Soviétiques se rencontrent à Potsdam au château de Cecilienhof. Le découpage de l’Allemagne décidé à Yalta en trois zones d’occupations est confirmé: des zones américaine, britannique et française à l'ouest, une zone soviétique à l’est.[1] La capitale du Reich, Berlin, est divisée en trois secteurs. La partie orientale revenant aux Soviétiques, la partie occidentale sera occupée par les Américains er les Britanniques, lesquels cèderont à la France deux arrondissements dans le secteur qui leur a été atttribué.[2]

Dans la partie occidentale de l’Allemagne et à Berlin-Ouest, la priorité des Alliés américain, britannique et français, pourrait se résumer à l’application stricte de « la règle des 4 D » : « Dénazification, démilitarisation, démocratisation et décentralisation ». Dans la partie sous contrôle soviétique, un 5ème, voire un 6ème D l’emporteront sur les quatre autres : le démantèlement de l’industrie allemande sans oublier la déportation de civils en Russie, des hommes et femmes hautement qualifiés. pour reconstruire un pays exsangue.

Les « 4 D » : Dénazification, Démilitarisation Démocratisation, et Décentralisation

Après la reddition de la Wehrmacht et la capitulation inconditionnelle de l'Allemagne, le 8 mai 1945, celle-ci se voit interdire la formation d'une armée indépendante dotée d'armements modernes. Le 20 août 1946, la loi 34 de la constitution allemande officialise la dissolution de la Wehrmacht après la démobilisation de millions d’Allemands, d’Autrichiens et d’Européens qui auront été « intégrés » « malgré eux ». La Wehrmacht est dissoute. Le 3ème Reich est dissous par les Commandants alliés de Berlin. L'Allemagne se voit interdire la formation d'une armée indépendante dotée d'armements modernes. 


La hantise des Allemands : faire la guerre... « Plus jamais » (Nie wieder)

Le 20 août 1946, la loi 34 de la constitution allemande officialise la dissolution de la Wehrmacht. Il n’y a plus d’armée allemande et tout mis en œuvre pour que « plus jamais » l’Allemagne ne puisse constituer une menace pour ses voisins. 

La défaite allemande entraîne la soumission de l’Allemagne à un régime d’administration par les Alliés. L'Allemagne disparaît alors en tant qu’État indépendant jusqu’en 1949, date à laquelle seront proclamées le 23 mai, à l'Ouest, la République fédérale et, le 7 octobre, la République démocratique à l’Est.

Comme Churchill l'avait prédit, Staline fera tout pour installer le communisme en soumettant l'Europe, pays par pays comme dans un jeu de dominos. Le coup de Prague finira par ouvrir les yeux des pays alliés occidentaux. Une guerre, demain avec l'URSS, n'était plus à exclure. Les tensions nées de la Guerre froide vont ainsi conduire à la création d'une armée fédérale à l'Ouest, la Bundeswehr, le 5 mai 1955, qui sera intégrée à l'OTAN. Côté Est, la RDA créée le 1er mars 1957 l'armée nationale populaire (Nationale Volksarmee), qui sera intégrée aux forces du Pacte de Varsovie. Ces deux armées vont récupérer de très nombreux officiers et sous-officiers ayant servi dans la Wehrmacht, après une sévère épuration pour exclure toute personne sujette à des poursuites pour des crimes liés au nazisme.

C'est ainsi qu'à l'Ouest, la Bundeswehr devient une des armées les mieux équipée d'Europe. Jusqu'à l'effondrement du régime soviétique qui conduira à la chute du mur. Aujourd'hui, après avoir absorbée l'armée est-allemande la Bundeswehr est sans conteste un modèle d'armée démocratique. Après des dizaines d'années de campagnes pacifistes, souvent téléguidées voire financées par Moscou dans les années 80, l'armée allemande aujourd'hui n'a toujours pas la côte dans l'opinion. François Mitterrand avait un jour remarqué lors de la crise des Euromissiles que « les missiles étaient à l'Est et les pacifistes, à l'Ouest... » De réductions en coupes budgétaires, profitant du désintérêt de la majeure partie de la population allemande pour le métier des armes, les dirigeants allemands ont préféré s'en remettre à l'OTAN et au parapluie américain pour leur sécurité, sans oublier la force de frappe française. La Bundeswehr est devenue, au fil de ces 20 dernières années, un colosse aux pieds d'argile, une armée « parlementaire ». Le fossé culturel qui oppose en matière de défense les Allemands, aux autres pays de l'Union européenne ou aux États-Unis et au Canada est considérable.[3] Les armées allemande et japonaise ont été remodelées et réorganisées.

Alors, qui fait quoi en Allemagne dans ce domaine ? Qui commande cette armée ?

Si la chancelière commande les forces armées allemandes en temps de guerre, en temps de paix, quatre personnes se répartissent les principaux rôles.

- La ministre de la défense en temps de paix, aujourd'hui Madame Annegrete Kramp-karrenbauer « AKK » qui a succédé à Ursula von der Loyen;

- le Generalinspecteur de la Bundeswehr (GeninsBw), l'équivalent de notre chef d'État-major des armées, le CEMA, depuis le 19 avril 2018, le général Eberhard Zorn; 16 généraux se sont succédé à cette fonction depuis 1957;

- le président de la commission de la défense du Bundestag et un personnage peu connu qui joue pourtant un rôle considérable, Wolfgang Hellmich (SPD); enfin,

- le Commissaire parlementaire aux forces armées. le Dr Hans-Peter Bartels (SPD) qui n'est « ni parlementaire ni fonctionnaire » et dont le rôle dépasse considérablement celui d'un Ombudsman.

La ministre de la défense joue un rôle essentiellement politique. Elle a sur sa collègue française l'avantage comme tout ministre alllemand de gérer son propre budget (Il n'y a que deux pays au monde pour s'être doté d'un ministère du budget). Le Generalinspekteur est le patron militaire. Il conseille la ministre et le gouvernement. Chacun a ses attributions. En Allemagne, mieux vaut ne pas empitérer sur les prérogatives des autres... Les deux derniers sont les garants du contrôle exercé par le parlement fédéral sur la Bundeswehr. ce contrôle va tellement loin qu'aucune décision importante, même dans le domaine opérationnel, ne peut être prise sans leur accord.

Le Commissaire parlementaire aux forces armées

 


Le Dr Hans-Peter Bartels, Commissaire parlementaire aux forces armées

 

[1] Voir "Le pont aérien de Berlin" par Joël-François Dumont in Numéro Hors-Série N°8 de l'ASAF, l'Association de soutien à l'armée française : "La France pendant la Guerre froide", Paris, Novembre 2019.

[2] Carte des zones d'occupation de l'Allemagne en 1945, modifiée pour montrer la frontière allemande intérieure et la zone d'où les forces alliées se retirèrent en Juillet 1945. Sources "L'armée américaine dans l'occupation de l'Allemagne", 1975 par Earl F. Ziemke (Bibliothèque du Congrès et Wikipedia).

[3] Voir "Le fossé culturel entre les armées française et allemande trouble la coopération" d'Anne et de Nino Renaud, in les Échos du 14.10.2019, p.20. 

Rate this article: 
Aucun vote pour le moment