De Gaulle m'a donné des ailes

Par Christian Paris, auteur de « De Gaulle m'a donné des ailes».

La première rencontre avec Jean Billaud m’a marqué : j’ai eu la conviction de me trouver en présence d’un grand homme oublié. Deux raisons à cela : une humilité absolue, ascétique, conjuguée à un souci quasi obsessionnel de ne pas tirer la couverture de l’Histoire à lui, de ne pas faire d’ombre au petit cimetière d’Elvington ou reposent tant de ceux qu’il appelle affectueusement « ses camarades ». La seconde cause de ce glissement vers l’abîme de l’oubli est cette capacité des peuples à l’amnésie collective face à certains pans de l’Histoire… Les héros des périodes sombres finissent par déranger tant leur seule présence constitue le douloureux rappel de ce qui à manqué aux autres, à tous les autres…

Jean est né dans un petit village des deux Sèvres, Frontenay Rohan-Rohan. Très tôt orphelin d’un père mortellement blessé dans la locomotive qu’il conduisait, il apprend l’autonomie et la prise en main de sa destinée. En 1942, il a vingt ans, et trouve que ce général qui parle aux Français à la radio est convaincant, et il décide de le rejoindre pour se battre. Il est pourtant chargé d’âme et sa très jeune épouse attend leur second enfant, mais sa décision est prise. A l’âge de toutes les insouciances, rien ne lui semble impossible, et déjouant les patrouilles il franchit les Pyrénées avant d’être finalement capturé par la Guardia Civil espagnole. Après six mois d’internement dans le terrible camp de Miranda, il est échangé contre du blé par la Croix Rouge. Malgré de nombreuses péripéties, il rejoint enfin Londres.

Il est recruté par la Royal Air Force, et c’est dans la bulle arrière d’un Halifax, le poste du mitrailleur de queue, qu’il va faire la guerre, non sans avoir subi l’entrainement si exigeant des aviateurs britanniques. Il accomplira 28 missions de bombardement de l’Allemagne, de nuit, et survivra là où périrent la moitié des équipages engagés dans la bataille, et furent abattus plus de 12000 bombardiers.

Interview de Jean Billaud, FAFL, mitrailleur au Squadron 346 "Guyenne" par Stéphane Duchemin

De retour en France, l’accueil glacial d’un officier du Ministère de l’Air, qui avait probablement usé davantage de plumes Sergent Major que de grenades offensives pendant l’occupation, le meurtrit et le pousse à prendre la décision de quitter ce pays pour lequel il a combattu et qui ne le reconnaît pas.

Un copain lui parle vaguement d’un oncle sous préfet à Mascara, en Algérie, qui pourrait peut être l’aider, et il n’en faut pas plus pour qu’il traverse la Méditerranée ! Il se retrouve finalement au Maroc, ou il est embauché par les Rollin, un couple ami et soutien financier du Général de Gaulle, pendant la durée de la guerre. Apprécié, Jean devient leur homme de confiance et c’est tout naturellement qu’il sera présenté au Général lorsque celui ci viendra en compagnie de son épouse au baptême d’Yves, leur petit fils. Pendant douze jours, il sera le guide du couple de Gaulle, qui a immédiatement de la sympathie pour ce jeune homme, qui appartient à la famille des Forces Françaises libres. Les liens établis ne se distendront jamais.

Débrouillard, Jean passe son brevet et se fait embaucher dans une petite société d’épandage aérien, dont il devient rapidement le chef pilote. Il côtoiera certains grands anciens de l’Aéropostale, et développera Agricolavia devenue une affaire prospère. La journée du 22 octobre 1956, sonnera le glas de cette tranche de vie heureuse. A la suite du détournement de l’avion de Ben Bella sur ordre du gouvernement de Guy Mollet, les Français ne sont plus les bienvenus au Maroc, et il leur faudra, plus tard, se résigner à partir. Jean appelle son chef de la RAF, le capitaine Puget, devenu entre temps le chef d’Etat Major de l’Armée de l’Air. Il accepte de « reprendre » Jean, mais à deux conditions : pilote d’hélicoptère et pour faire la guerre d’Algérie !

Fidèle à sa nature, Jean est partant. Il prendra part à une deuxième guerre en 15 ans. Au moment du putsch des généraux, il est responsable du groupe hélicoptères, dont il préservera la loyauté envers de Gaulle. Cette fidélité comptera dans l’échec du « quarteron de généraux en retraite ». La gratitude du chef de l’Etat prendra la forme d’une affectation enviée en qualité de patron des hélicoptères de l’armée d’occupation, à Lahr, en Allemagne. Mais Jean s’ennuie, il n’est pas fait pour l’inaction. Il sollicite une affectation plus « active », et il ne sera pas déçu, car c’est au Laos qu’elle le conduit. A la disposition de la Commission Internationale de Contrôle du Cessez le Feu, il va vivre un séjour mouvementé, qui le verra en particulier abattu deux fois par les maquisards communistes ! Il y côtoie les fameux pilotes d’Air America, un « cash machine » crée par la CIA pour financer, à l’insu du congrès, les minorités anticommunistes. Dans cet environnement de tous les dangers, peuplé de trafiquants, Jean remplit toutes sortes de missions et vit des situations qui ne sont pas enseignées dans les académies…Mais cela lui plaît !

Il partira à regrets, emportant le souvenir des soirées au bord du Mékong, des fumeries d’opium, des bières partagées avec des aventuriers de passage, et surtout des vols inoubliables ou le plaisir du pilotage se mêlait aux montées d’adrénaline…

Il sera ensuite affecté au Cambodge, en qualité de pilote du roi Sihanouk, dont il deviendra l’ami. La journée, il volera dans un environnement hostile, sur toile de fond de guerre du Vietnam, si proche, et le soir se muera en habitué du Palais où Sihanouk donnait des réceptions somptueuses. En un mot, la tenue de vol le jour, et le spencer la nuit ! Il y côtoiera toute la « jetset » que le faste entretenu par le monarque attirait

A l’occasion de l’atterrissage d’un déserteur vietnamien à Phnom Penh, Jean « empruntait » volontiers son Mig, 15 ou 17, et « allait faire un tour » ! Il était un chef pilote respecté et admiré, et son audace était communicative, et didactique auprès de ses pilotes. Il a marqué leurs esprits, par exemple en prenant tous les risques pour acheminer tous les jours le courrier et les journaux du roi en campagne, dans un environnement de guerre.

Puis en 1966, le Général de Gaulle vient faire sa fameuse tournée asiatique, au cours de laquelle il administre aux Américains une incroyable leçon de géopolitique anticipée. Jean se tient à ses côtés. Le Général lui glisse « qu’il faut songer à rentrer à Paris où l’on a besoin de lui ».

A Paris, les consignes ont été données : Jean démissionne de l’armée au grade de capitaine et se rend 2 rue de l’Élysée, dans les bureaux de Jacques Foccard où il est attendu. Il portera désormais deux casquettes : celle de pilote du chef de l’Etat de son pays d’affectation, et celle plus discrète des services de renseignement français. Il ne devra rendre compte qu’à Foccard qui lui assigne la mission prioritaire de recueillir des informations en gagnant la confiance des chefs d’Etat africains. Depuis l’indépendance de l’Algérie, et la perte de son pétrole, la question de l’approvisionnement énergétique est au cœur de la politique étrangère de la France.

Sa première « double » affectation est le Burundi. Il y sera le pilote du président Micombéro, dont il devient l’ami et l’initie même au pilotage des hélicoptères. Il vit dans cette région de nombreuses « aventures africaines » et assistera impuissant, en 1972, à la guerre interethnique entre Hutus et Tutsis. Il sauvera tous ceux qu’il pourra. Il côtoie tous les hommes forts du continent : Mobutu, Kountché, Bongo, Haïlé Sélassié… Bokassa, ancien des Forces Française Libres, comme lui, capitaine, comme lui, demandera à Jean de le tutoyer en privé, mais de l’appeler Monsieur le Président, et plus tard Majesté, en public ! Il restera 10 ans sur les bords du lac Tanganyka.

C’est vers l’Archipel des Comores que le conduira son affectation suivante. Il y sera le pilote du Président Abdallah, dont il deviendra le conseiller et l’ami. Il nouera également des liens amicaux et profonds avec Bob Denard, qui à ses yeux était le corsaire de la France, et non pas un mercenaire, comme le rapportent ceux qui ne l’ont pas connu. Jean sera très actif dans cette région soumise à de multiples influences en raison de son l’importance stratégique. Son statut officieux de conseiller du président de la République Islamique des Comores le conduira à des interventions multiples dans le rôle du missi dominici. 

C’est le carrefour du développement qui mettra fin à la riche carrière de Jean Billaud. Chargé par le président Mitterrand de l’organisation d’un sommet des chefs d’Etat africains à Bujumbura, le jeune ministre de la coopération Christian Nucci s’est vu confié un budget très supérieur au coût prévisible de l’événement. Le différentiel a vocation à alimenter les caisses du parti présidentiel… L’Elysée met son véto à la présence de Billaud, clairement étiqueté de droite, en sa qualité de gaulliste de toujours. De plus, il connaît bien Jean Baptiste Bagazza, le chef de l’État du Burundi ; il ne lui faudrait sûrement pas longtemps pour découvrir les dessous de ce sommet opportun… Il est convoqué par l’ambassadeur de France qui lui signifie la fin autoritaire, et illégale, de son contrat de travail. Le différend sera arbitré devant les tribunaux, à l’entier bénéfice de Jean. Mais la blessure ne cicatrisera jamais, car comment accepter qu’une vie dédiée au service de la France se termine par un procès contre elle ?

Aujourd’hui, Jean Billaud est toujours aussi « remuant », sautant l’an dernier en parachute-à 95 ans-, ou encore assurant la fonction de directeur de campagne de son député Olivier Falorni, lors de la campagne pour les législatives de 2017 !

Chaque semaine, il s’exprime devant des lycéens ou des étudiants pour leur parler de l’Histoire, siège à la commission de surendettement du département, et participe à de nombreuses manifestations auxquelles il est convié par sa ville de La Rochelle dont il est le seul citoyen d’honneur, comme pour mieux reconnaître qu’il est unique.

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