Première mission de guerre de l’EC 725

Par le Lieutenant-colonel Éric Goffinon (Armée de l'Air) in Le Piège n° 232 d'avril 2018.

L’hélicoptère de transport Caracal, le dernier né d’Eurocopter, a été présenté en vol au public lors du défilé aérien au-dessus des Champs-Élysées du 14 juillet 2006.

Les premiers appareils étaient alors en cours d’expérimentation opérationnelle sur la B.A. 120 « Commandant Marzac » de Cazaux. Une expérimentation confiée à l’une des plus prestigieuses unités de notre armée de l’Air, l’escadron d'hélicoptères (EH) 01.67 « Pyrénées ».[1] unité rattachée désormais à la composante « Air » de nos Forces Spéciales.

Décliné en deux versions, l’EC-725 pour la version militaire, et l’EC-225 pour la version civile, ce nouvel hélicoptère, plus puissant, venait remplacer des machines à bout de souffle, équipé d'une nouvelle version du rotor principal de type Spheriflex à cinq pales au lieu de quatre. Le Caracal était le résultat de la dernière évolution de la famille des SA-330 Puma / AS-332 Super Puma et AS-532 Cougar. L’armée de l’Air souhaitait disposer d’un hélicoptère lourd pouvant œuvrer en milieu hostile et capable de mener à bien des missions RESCO (recherche et sauvetage au combat) de l'armée de l'Air.[2

Baptême du feu pour le Caracal

Deux jours plus tôt, un nouveau conflit éclate au Liban, nouvel épisode du conflit israélo-arabe opposant Israël au Hzebollah de Hassan Nasrallah et à une parte de l’armée libanaise. Très rapidement, la situation devient tragique. L’évacuation des ressortissants français et étrangers ne peut se faire avec les moyens de la FINUL sur place. La France décide alors de mobiliser des moyens navals et terrestres conséquents, et, ce qui est moins connu, des éléments de l’armée de l’Air pour réaliser des missions à haut risque. L’Opération BALISTE est lancée…[3] En un temps record, 1700 militaires français sont déployés en Méditerranée orientale pour assurer la sécurité et le rapatriement de ressortissants désireux de quitter le Liban. 8 500 personnes dont 6 700 Français seront évacués du Liban par le dispositif français, 2 500 dont 1900 Français le seront par des moyens militaires.[4

Comme pour la marine nationale qui procédait à des essais en Méditerranée de son premier BPC, le Mistral, l’armée de l’Air allait engager trois Caracal qui n’avait pas encore fait leurs preuves. Un baptême du feu inédit « en temps de paix ». L’excellente revue le Piège,[5] revue des anciens élèves de l’école de l’Air, dans sa dernière livrée, publie le témoignage du LCL Éric Goffinon [6] qui a effectué de nombreuses missions de guerre et de sauvetage au combat. Nous reproduisons ici avec son aimable autorisation ce témoignage captivant sur cette « première mission de guerre de l’EC 725 ».

Première mission de guerre de l’EC 725

14 juillet 2006, 12H32, Villacoublay

Nous voilà trois équipages déjeunant à Villacoublay après le défilé au-dessus de Paris en version ravitaillement en vol. Le téléphone du chef ops sonne ; il parle de rentrer rapidement à Cazaux pour préparer l’opération, il évoque Chypre, le Liban, une mise en place autonome. Une fois raccroché il confirme : nous partons dès que possible pour le Liban évacuer des ressortissants.

16 juillet 2006, 8H00, Cazaux

Tout est prêt, nous avons organisé pendant le week end la projection en autonome de trois EC 725 Harphang [7] de Cazaux vers Akrotiri (base de la RAF sur l’île de Chypre). L’heure du décollage est arrivée. Le trajet est simple : Cazaux – Solenzara – Brindisi – Souda – Akrotiri. 2500 km à réaliser en 11 heures de vol environ. Nos machines en sont capables même sans ravitaillement en vol. On prévoit trois pilotes par hélicoptère pour se relayer pendant le trajet.


Le LCL Éric Goffinon

16 juillet 2006, 12H06, Solenzara

Le téléphone opérationnel sonne alors que nous faisons escale en Corse. « Non, on ne pourra pas arriver avant le 17 mais je vous propose une autre solution… ». Le besoin opérationnel est pressant et le tempo politique nous rattrape. Il va falloir effectuer une mission le 17 au matin avec des agents probablement de la DGSE et les ministres De Villepin et Douste-Blazy. La mission est coordonnée avec les ambassades à Beyrouth et Tel Aviv. On se reconfigure : « Un équipage reste à Solenzara pour se reposer et attendre un Falcon de l’ETEC qui les récupèrera. Il les acheminera sur Akrotiri pendant la nuit, en avance de phase sur le reste du groupe. Au petit matin, il préparera la mission et partira vers Beyrouth avec un des EC 725 qui seront entretemps arrivés, après avoir traversé la Méditerranée dans la nuit, sans temps mort. La mission de ce premier vol vers le Liban : infiltrer les agents des services du ministère des affaires étrangères et déposer les ministres sur un stade de foot pour une entrevue diplomatique, avant de les récupérer pour les ramener à Chypre. ».

16 juillet 2006, 17H08, Solenzara

Voilà quelques heures que les trois hélicoptères ont décollé. Deux d’entre eux seront en monopilote, permettant au second pilote de se reposer pour prendre le relais plus tard. J’ai pris place sur les fauteuils en cuir du Falcon, avec mon équipage. Impression surréaliste d’un film d’agents secrets. On blague et on essaye de trouver le sommeil. L’excitation de la mission du lendemain m’en empêche un bon moment. J’appartiens à la génération ayant connu Beyrouth comme un champ de bataille. Enfant, ma mère me demandait de ranger ma chambre en me disant « qu’elle ressemblait à Beyrouth ». Qu’allons-nous y trouver ?

17 juillet 2006, 6H52, Akrotiri

Les hélicoptères ne sont pas encore arrivés. Nous sommes là sans grand chose pour préparer la mission. En allant demander du soutien aux britanniques de la RAF, tout semble long et compliqué. Nous recevons les coordonnées des points de poser et des points de passage dans la ville de Beyrouth qui seront sécurisés au sol. Nous avons l’information que l’ambassade de France en Israël a négocié un arrêt des missions de son armée sur la ville pendant notre passage. Rassurant car nous devrons nous faufiler entre les Libanais, le Hezbolah et l’armée israélienne. Face aux réticences des Britanniques à nous fournir du renseignement et de la documentation, nous demandons s’il est possible d’avoir un accès internet. Mon interlocuteur me laisse devant un PC connecté sur le net. Je décide de télécharger et d’installer Google Earth sur leur ordinateur. Les vues satellites et les quelques cartes que nous avons réussi à récupérer avant de partir de Cazaux nous permettent de préparer la mission. Nos cartes, dont l’échelle était trop grande, ne permettaient pas de naviguer dans la ville. Avec Google Earth, nous définissons une navigation entre les buildings de la ville, nous repérons les lignes haute tension (très nombreuses !) et nous étudions la zone de poser à flanc de montagne en plein centre-ville. A peine la préparation terminée, les rotors de nos trois hélicoptères se font entendre, en finale sur Akrotiri.


Vol de Caracal au large de Beyrouth -- Photo Éric Gaffinon [8]

17 juillet 2006, 10H28, Akrotiri

Notre hélicoptère est prêt. Pas de cartographie numérique (pas le temps de charger les systèmes) et pas de leurres (les munitions sont dans un Transall qui arrive dans la journée). Mais nous avons nos photos Google Earth imprimées en couleurs et le reste de notre système de navigation inertielle. Cela suffira. Nous décollons pour un saut de puce qui nous conduit sur le terrain de Paphos,[9] au pied de l’Airbus de l’armée de l’Air qui arrive de France. Nos VIP en descendent et grimpent rapidement dans notre appareil. Ils sont à bord, nous décollons.

17 juillet 2006, 11H12, Mer Méditerranée

Nous survolons la mer à quelques mètres seulement des flots pour rester discrets. Le radar de recherche nous donne la position des navires que nous évitons. La caméra thermique nous permet de discriminer les bâtiments militaires des autres. Le système d’autoprotection nous affiche la présencve de Mig-21 sur la frontière syrienne et de ZSU 23-4 en périphérie nord de Beyrouth.  Soudain, l’EC 725 hurle qu’un système d’arme nous pointe pour nous tirer. Le système initie un leurrage qui n’aboutit pas puisque nous avons dû partir sans cartouche. L’analyse du signal montre qu’il s’agit d’un F-16 Israélien qui nous pointe avec son radar en mode air-air. Il est passé en conduite de tir et s’il appuie sur le bouton, on se prendra un missile. Pourtant, la déconfliction a été faite avec les autorités israéliennes… Je tente d’entrer en contact radio sur les fréquences de détresse avec le F-16. En vain.

17 juillet 2006, 11H26, Beyrouth

Le doute s’est installé sur la déconfliction garantie par les affaires étrangères avant notre décollage. Nous avons le ministre à bord et je ne peux imaginer qu’on nous laisse nous engager dans Beyrouth sans précaution. La ville apparaît sur l’horizon. Des colonnes de fumée s’en échappent, témoignant des combats. Beyrouth, comme aux infos. Le stress monte d’un cran. Le F-16 ne nous lâche pas et voilà que l’EC 725 nous indique une nouvelle illumination radar : un navire de guerre américain nous pointe à son tour avec ses systèmes de défense anti aérienne. On n’a pas déconflicté avec les Américains ? On rase les flots et on se jette sur la ville.

17 juillet 2006, 11H28, Beyrouth

La ville se dresse à flanc de montagne, on dirait un peu Monaco en plus étendu, avec des bâtiments abimés et des colonnes de fumée qui montent rejoindre les nuages accrochés sur les sommets. Nous débutons la navigation dans la ville. La visibilité n’est pas bonne, tant mieux, on en sera que plus discrets. Sensation surréaliste de naviguer entre les bâtiments, par-dessus les lignes à haute tension qui ne se dévoilent que tardivement. Nous reconnaissons bien les points de passage repérés sur internet. L’objectif arrive, un virage serré et nous sommes en finale sur le stade de foot prévu. Au poser, des hommes en arme nous accueillent, certains en uniforme, d’autres en civil, avec des armements disparates. Je ne distingue pas qui fait quoi mais les agents français conduisent les ministres De Villepin et Douste-Blazy vers leur voiture blindée qui démarre aussitôt.

17 juillet 2006, 12H45, Beyrouth

L’activité a repris, on entend des détonations non loin de notre position avec des éclats projetés dans le ciel. Mais que font nos ministres ? Des hommes en arme viennent nous annoncer que les autorités arrivent. Nous démarrons l’APU [10] et branchons tous les systèmes. Les voilà enfin ! A peine arrivés, nos passagers embarquent, moins nombreux qu’à l’aller et nous voilà repartis. En quelques minutes nous nous extrayons de la ville. Le silence s’installe très rapidement, remplacé par le soulagement lorsque l’île de Chypre apparait. La mission s’achève par le bord à bord avec l’Airbus qui repart vers Paris. Nous allons nous reposer car, dès demain, neuf sorties aériennes sont prévues sur le port pour l’extraction de ressortissants. Pour ces prochaines missions, les appareils auront leurs leurres et leurs cartes numériques embarquées. C’est le début de l’opération BALISTE et le commencement de l’aventure EC 725.

Plusieurs jours après, nous apprendrons que le F-16 israélien était chargé de nous suivre et que son radar de veille décrochant régulièrement de notre hélicoptère, il avait décidé de nous « accrocher missile » pour ne pas nous perdre… L’ambassade a fait remonter notre mécontentement et plus jamais ils ne recommencèrent.

Éric Goffinon

[1] Voir « L’escadron d'hélicoptères (EH) 01.67 « Pyrénées » de l'armée de l'Air »
[2] Sa version RESCO (recherche et sauvetage au combat) est opérationnelle depuis juin 2006. Cet appareil très sophistiqué est le premier hélicoptère français équipé d'un système de blindage et d'autoprotection comprenant la détection radar des missiles. L'EC725 est également équipé d'une tourelle FLIR qui lui donne une capacité d'intervention nocturne et tout temps. Une flotte de 19 appareils équipe l'armée de l'air et l'aviation légère de l'armée de terre française. Sa capacité d'emport à 300 km est de 900 kg, soit 7 commandos et leurs équipements. Source : Eurocopter.
[3] L’Opération Baliste L'opération BALISTE mobilise des navires amphibies TCD Siroco (du 16/07/06 au 04/10/06), le BPC Mistral (du 16/07/06 au 25/08/06), le TCD Foudre (du 25/08/06 au 23/09/06). Une frégate de protection anti-aérienne et une frégate de protection anti-sous-marine. Des hélicoptères de l'Armée de Terre : deux Gazelle, un Puma, un Cougar (basés sur le BPC Mistral), 4 Puma (basés sur le TCD Siroco). Des avions et hélicoptères de l'Armée de l'air : deux C160 Transall, trois EC725 Caracal. Source : Hélicopassion.
[4Source : EMA.


L'Opération Baliste : Illustration Ministère de la Défense (Source EMA)

[5] Revue des anciens élèves de l’école de l’Air
[6] Chef de la composante hélicoptères de la brigade d’aviation d’appui et de projection (BAAP) du commandement des forces aériennes (CFA).
[7] HARFANG : premier nom donné à l’EC 725 par l’armée de l’air. La dénomination Caracal interviendra plus tard dans le cadre d’une harmonisation interarmées.
[8Le Caracal au combat : Airbus Helicopters H225M de Frédéric Lert et Éric Goffinon. Le H225M « Caracal » vole pour la première fois le 30 novembre 2000. Il s'agit du premier hélicoptère européen spécifiquement conçu pour la mission la plus complexe qui soit, le sauvetage au combat. En 2006, quelques jours seulement après son entrée en service au sein de l'armée de l'Air, il est engagé dans le cadre de l'opération Baliste au Liban : son autonomie, sa puissance et sa capacité d'autoprotection en font l'appareil idéal pour exfiltrer de Beyrouth plusieurs centaines de ressortissants européens pris au piège dans les combats qui se généralisent entre le Hezbollah pro-iranien et l'armée israélienne. Aujourd'hui, en 2016, dix ans après son entrée en service dans les forces, le Caracal est déjà le vétéran de plusieurs guerres sous les couleurs françaises, de l'Afghanistan au Mali, en passant par la Libye et le Tchad. Jamais un hélicoptère n'aura accumulé aussi rapidement un tel palmarès dans sa carrière opérationnelle. Prix: 24,95€. Éditions Lavoisier.
[9Paphos : Troisième ville de Chypre et lieu mythique, berceau du culte d'Aphrodite, déesse de l'amour et de la beauté !
[10APU : Auxiliary Power Unit. Il s’agit d’une mini turbine permettant de générer de l’énergie électrique sans avoir besoin de démarrer les moteurs et le rotor.

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