Une certaine idée de l’Amérique latine

Par Michel Anfrol Défense — Paris, le 15 mai 2010.

Intellectuellement parlant, un Latin d’Amérique est chez lui sur les terres françaises, un Français n’est nullement dépaysé sur votre sol… [1]

Lors de la Seconde Guerre Mondiale, s’il est normal que l’on parle des Britanniques, des Américains ou des Canadiens qui ont débarqué en France, on oublie qu’il y a eu des centaines de volontaires venus d’Amérique latine, parfois des franco-brésiliens, franco-argentins. Beaucoup n’avaient rien de français dans leurs origines en s’engageant dés 1940 ou 1941 pour venir libérer la France. Le premier comité pour la libération de la France a été créé à Buenos-Aires dés le 3 juillet 1940.


Michel Anfrol, Président des Amis de la Fondation Charles de Gaulle

Je connais un Argentin qui, à 15 ans et demi, apprenant que Paris était occupé en juin 40 avait décidé de s’engager. Il a rejoint la France libre en Grande-Bretagne à 16 ans et a pris part à la libération de Paris dans un régiment de chars de la 2ème DB, après avoir fait toute l’épopée de la colonne Leclerc en Afrique et participé à la bataille d’El Alamein. Des cas semblables, il y en a eu beaucoup. Du seul port de Buenos-Aires sont partis 300 volontaires rejoindre le général de Gaulle. C’est une chose que l’on ignore et que l’on veut ignorer en France. Au Brésil, il y avait également une véritable passion pour la France. Lorsque l’on a appris la libération de Paris le 25 août, le président du Brésil, Getúlio Vargas, a décrété trois jours de congés pour fêter l’événement. A Buenos-Aires, 200.000 personnes se sont réunies spontanément sur la place de France, à une époque ou l’Argentine était une dictature militaire favorable à Hitler et à Mussolini. Le régime avait alors mobilisé tous ses militaires et ses policiers redoutant un coup d’état démocratique ! Autres exemples qui illustrent les réactions en Amérique latine à propos de la France : à Montevideo, capitale de l’Uruguay, ou à Santiago du Chili, les ambassadeurs de France, ont été portés en triomphe par la population.

Cet amour que les Latino-Américains portaient à la France n’a pas été payé de retour. Le seul qui avait compris cela pendant et après la guerre, c’est le général de Gaulle. Entre 1940 et 1944 il ne fera depuis Londres que deux discours à des populations étrangères. Le premier aux Canadiens français. Le second discours, diffusé le 19 avril 1943 à la radio de Londres, était destiné à la population de l’Amérique latine. « Aucune partie du monde ne montre à la France qui souffre et qui combat une sympathie plus ardente que l’Amérique latine…Vos âmes et les nôtres boivent aux mêmes sources d’inspiration. La Chrétienté, les Droits de l’Homme, le souci de sauvegarder l’individu au milieu de la société moderne, voilà de quoi, vous et nous, nous sommes moralement nourris…Intellectuellement parlant, un Latin d’Amérique est chez lui sur les terres françaises, un Français n’est nullement dépaysé sur votre sol….

Voilà pourquoi, ce sursaut de la fierté, de l’indépendance, de la grandeur françaises, d’où la France Combattante a surgi au moment du désastre et qui l’anime encore aujourd’hui a trouvé chez les peuples de l’Amérique latine un écho exceptionnel. Ces peuples ont compris, d’instinct, que l’âme éternelle de la France s’exprimait par le courage et la vertu des nouveaux volontaires de la liberté qui repoussaient le joug de l’ennemi, faisaient confiance à la droiture de leurs alliés et qui, par dessus tout, voulaient que leur exemple et leur sacrifice entraînassent leur patrie vers la rénovation...»

Le plus grand voyage entrepris par le général de Gaulle sous sa présidence a été une tournée d’un mois à travers tous les pays d’Amérique du sud, ce qui a vraiment ressoudé les liens avec la France. A Montevideo, le 9 octobre 1964, il n’a pas manqué d’évoquer des liens auxquels il était très attaché. « Entre nos deux pays l’Histoire a tissé les liens d’une rare et ancienne amitié. On pourrait même dire qu’à chacun des grands évènements qui touchaient l’un, l’autre se trouvait présent par l’esprit et par le cœur. A l’aube de votre indépendance, l’âme de la France des philosophes et de la Révolution était avec vous. Dans les épreuves que nous, Français, avons eu à traverser depuis, votre sympathie ne nous manqua jamais. Comment aurais-je moi-même oublié le soutien que la France Libre, aux pires moments de la dernière guerre mondiale, reçut généreusement ici, en particulier l’élan des volontaires de chez vous qui vinrent s’engager dans nos rangs ? Aujourd’hui, nous n’ignorons rien du cordial intérêt que vous portez à la rénovation politique, économique et sociale que la France est en train d’accomplir. Vous-mêmes savez certainement que nous suivons avec une amicale attention l’œuvre de développement national que vous avez entreprise…

Si la France croit que le progrès et l’extension de la civilisation moderne dans toutes les régions de la terre sont un impératif absolu de notre temps, elle est également convaincue que les rapports internationaux à établir en conséquence doivent, sous peine de malheur général, respecter rigoureusement l’indépendance de chacun. Elle ne peut donc que se féliciter de voir que l’Uruguay, comme elle-même, veut que cette condition capitale soit observée en ce qui le concerne et en ce qui concerne les autres… » Malheureusement, depuis une quarantaine d’années ces liens se sont distendus.

Il ne faut pas non plus oublier des noms célèbres de volontaires venus d’Amérique latine. Pierre Clostermann, un des héros de l’aviation de la France libre, était né au Brésil à Curitiba et avait fait ses études à Rio de Janeiro. Le général Diego Brosset, natif de Buenos-Aires commandera la 2e brigade en Libye puis en Tunisie, où elle se distinguera notamment au Djebel Takrouna, reprenant à l'ennemi des positions fortement défendues, faisant 28.000 prisonniers, dont la 90e division allemande et la division « Trieste » italienne. Le 1er août 1943, il succéda au général Koenig et deviendra l’emblématique chef de la 1ère DFL, avant de trouver la mort à Champagney au début de la bataille d’Alsace.


Michel Anfrol fait citoyen d’honneur de Buenos-Aires par Guillermo Smith

Il y a des liens que l’on retrouve d’ailleurs tout au long de l’histoire de certains pays. Le Brésil a repris les idées françaises d’Auguste Comte. Sa devise « ordre et progrès » lui vient de la France. L’Uruguay a érigé le positivisme à la hauteur d’une religion. En Argentine, au moment de l’indépendance en 1810, le premier « directeur national », on dirait aujourd’hui président, Jean-Sébastien de Puyredon, était originaire de Pau. Son successeur s’appelait Rondeau et sa famille venait également du sud-ouest de la France. Après le général San Martin, libérateur de l’Argentine, et qui mourut en exil d’ailleurs à Boulogne-sur-Mer, ce sont donc deux Français qui deviendront les deux premiers chefs argentins.

Pourquoi ces liens se sont-ils distendus ? Après le voyage du général en 1964, la diplomatie, l’industrie et les grandes entreprises françaises n’ont pas suivi alors que le terrain était vraiment très propice.[2] Au Brésil par exemple, peu de temps après le passage du général de Gaulle, on a inauguré le premier gratte-ciel de bureaux de l’Amérique latine, baptisé « Centre d’affaires Charles de Gaulle ». Il y a une dizaine d’années, un lycée professionnel « Charles de Gaulle » a été inauguré à Fortaleza au nord-est du Brésil.

 

Un effort de la France a cependant été fait au moment des coups d’état militaires en Argentine et surtout à Santiago du Chili, à l’époque de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. La France a accueilli des centaines sinon des milliers de réfugiés politiques, offrant même à des Chiliens ou à des Argentins de récupérer la nationalité de leurs ancêtres pour leur permettre d’échapper à la dictature. Mais depuis 1980, il n’y a rien eu d’important qui ait marqué les relations entre la France et l’Amérique latine, sinon qu’en 1986, on a imposé à tous les Latino-Américains des visas très stricts pour pouvoir venir en France. La tradition voulait alors que les meilleurs étudiants latino-américains, poursuivant des études de physique, chimie, médecine, droit, histoire ou philosophie viennent passer deux ou trois ans à Paris. Depuis 1986, les étudiants qui avaient choisi l’Europe se sont rendus en Espagne ou en Italie, les autres allant aux États-Unis. On a même refusé l’entrée sur le territoire national au président en exercice de la république d’Uruguay parce qu’il n’avait pas de visa d’entrée… De retour dans son pays, celui-ci a retiré le français obligatoire de l’enseignement secondaire et universitaire. Heureusement, lors d’une tournée en Amérique latine, Alain Juppé en 1994, supprimera les visas pour les ressortissants chiliens, argentins, uruguayens et brésiliens.

Dans les années 80, lors du retour à la démocratie, pratiquement tous les chefs d’État latino-américains avaient été formés dans les Universités françaises. Le ministre des Affaires étrangères d’Argentine, les présidents brésilien, uruguayen, péruvien, avaient tous passé des années en France ! Ils parlaient tous parfaitement le français. On a même reproché au Brésil au président Fernando Henrique Cardoso qui fut président de 1995 à 2002 de mieux parler le français que le portugais ! Ceci n’a pas empêché le Brésil, l’Uruguay ou l’Argentine de vouloir maintenir des liens avec la France.


Affiche diffusée en Argentine lors de la visite du général de Gaulle (DR)

Je me souviens en 1986 quand j’étais en Argentine, que le président Raúl Alfonsín qui avait restauré la démocratie trois ans plus tôt, entretenait des rapports très étroits avec la France, tellement étroits d’ailleurs que la CIA s’en était émue au point de multiplier par cinq sa représentation en Argentine pour enrayer l’influence française dans ce pays auprès des responsables politiques ou économiques.

Dans le discours brésilien aujourd’hui, on note des accents gaulliens. Certains préconisent comme Lula ou Samuel Pinheiro Guimarães, son ministre des Affaires stratégiques que le Brésil brise ses chaînes américaines, pour recouvrer leur pleine souveraineté et retrouver leurs racines européennes. La France est, d’après ces hommes, le pays qui peut le mieux les y aider. J’avais rencontré Lula quand il était ouvrier chez Volkswagen. Je l’avais interviewé dans les années 84-85, lorsqu’il y a eu des émeutes de la faim au Brésil. J’avais été impressionné à l’époque par son courage et sa sincérité. J’ai bien sûr été très heureux de le voir élu président après plusieurs tentatives. Cet homme a beaucoup de sympathie pour la France. Il y a d’ailleurs toute une élite brésilienne qui continue de regarder vers Paris. L’Europe occidentale, en particulier les pays d’origine latine, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, représentent pour ces pays l’espoir de pouvoir se détacher un peu du joug des États-Unis. Le Brésil en est le meilleur exemple. Grâce à une politique très dynamique, ce pays, devenu un des « grands » mondiaux, est beaucoup plus disposé à se tourner vers la France sous la présidence de Lula. Mais l’opposition à Lula est cependant très forte, de la part de ceux qui souhaitent maintenir des liens privilégiés avec les États-Unis. Depuis deux ans, un véritable bras de fer oppose les pro-américains et les pro-européens. Il n’est pas dit que l’opposition à la politique de Lula ne l’emporte aux prochaines élections.

(*) Journaliste, ancien envoyé spécial en Amérique latine. Conseiller à l'Institut Charles de Gaulle depuis sa création en 1971. Officier de l’Ordre de Mai (Argentine). Président des Amis de la Fondation Charles de Gaulle. Auditeur à la 30ème session de l'IHEDN.

 [1] Message à l’Amérique latine lu à la radio de Londres (19 avril 1943). 
 [2] Voyage en Amérique latine du général de Gaulle Du 21 septembre au 16 octobre 1964, le général de Gaulle accomplit un voyage qui le conduit dans les dix Etats du continent sud-américain. Au cours du voyage il prononce des discours en français et en espagnol, dans lesquels il encourage le développement des liens d'amitié et de coopération entre la France et l'Amérique du Sud.

 

Rate this article: 
Average: 2 (1 vote)