Coopération dans le renseignement : “De la plus grande importance...” (4)

Par Hans Georg Wieck — Défense n°144 — Paris, le 20 février 2010.

La coopération entre la France et l'Allemagne se poursuit dans de très nombreux domaines. En particulier dans le domaine du Renseignement. Deux hommes ont relancé de manière significative cette coopération entre les deux services lorsqu'ils étaient aux commandes. Côté allemand, citons l'ambassadeur Hans Georg Wieck,(*) qui présida de 1985 à 1990 leBundesnachrichtendienst et côté français, son homologue, le général d'armée aérienne François Mermet, ancien directeur général de la Sécurité Extérieure (1986-1988). Depuis une dizaine d'années, les deux hommes continuent de participer à des conférences internationales et à des réunions d'experts de haut niveau dans les deux pays, en particulier au château de Wildbad Kreuth, en Bavière, sous l'égide de la Hanns Seidel Stiftung et du GKND.[1] Ce papier a été diffusé dans le grand dossier de la revue Défense consacré à La relation franco-allemande à l'épreuve du temps. Nous le publions ici avec l'accord de la rédaction de la revue.[2] Paris le 21 février 2010.©

Les services secrets de renseignement sont des instruments sensibles de leurs gouvernements. Ceci vaut pour les activités d´espionnage qui leur sont confiées, pour les informations acquises par les services, mais aussi pour les pouvoirs concernant l’utilisation des techniques d’espionnage, qui peuvent être utilisées par les services pour obtenir des informations sûres dans les domaines de la sécurité intérieure et extérieure. Tout ceci varie fortement d’un pays à l’autre. Pour de bonnes raisons, les sources font l’objet d´une protection particulière de la part de tous les services. Ceci vaut aussi pour les meilleurs amis, au sein de la famille internationale des services secrets, auxquels on cache les informations sur les opérations sensibles et leurs contextes.


Hans Georg Wieck, Ambassadeur d'Allemagne, président de 1985 à 1990 du BND

D’un autre coté, on ne peut ignorer que l’échange de rapports d’analyse entre les services secrets est indispensable dans un grand nombre de domaines – par exemple la question de la diffusion secrète de technologies permettant la construction d’armes nucléaires. Dans la somme d’intérêts communs entre gouvernements, aussi bien dans le domaine de la sécurité intérieure qu’extérieure, il existe, pour répondre à des menaces existentielles communes, des collaborations politiques étroites. Ceci est également vrai pour les services secrets, que ce soit dans le cadre de l´OTAN ou de la communauté européenne. De telles pratiques ne pouvant naître d´une volonté individuelle, en clair, une initiative d´un chef de service de renseignement doit avoir l’aval des gouvernements.

La France et l’Allemagne ont pendant la période de la guerre froide développé une trame étroite de relations – ceci indépendamment du fait que la France n’est plus membre depuis 1967 de l’Alliance Atlantique, mais simplement associée par le biais d´officiers de liaison.


L'ambassadeur Hans Georg Wieck et le GAA François Mermet (2S) à Wilbad Kreuth (Bavière)

Sur la base du traité franco-allemand de janvier 1963 - le traité de l’Élysée sur l’amitié et la coopération entre ces deux États parmi les plus importants du continent européen -, la coopération entre les services secrets des deux pays a augmenté progressivement en volume et en intensité. Parmi les thèmes : la lutte contre l’espionnage, l’infiltration communiste, la formation et les actions de cellules terroristes de la Fraction Armée Rouge en Allemagne et d’Action Directe en France, mais aussi l’échange de savoirs sur l´Union soviétique, le pacte de Varsovie et la politique internationale du parti communiste soviétique. La collaboration s’étendait aussi à l'interception de communications internationales. A tous ces niveaux, des succès importants furent enregistrés au profit des deux côtés.

Ce tissu de relations bilatérales entre les deux services a pu avoir des effets positifs pour la coopération entre services secrets intérieurs au niveau européen (Groupe TREVI et EUROPOL). Il n’en alla pas de même au niveau de la communauté européenne et de l´OTAN, à cause de la non-participation de la France aux composantes militaires de l’Alliance et, pour ce qui concerne l’Union Européenne, à cause de son absence de compétence.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une toute autre situation politique. Avant même l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne fin 2009, un « Centre d’analyse européen » a été mis en place et un poste de « Chargé du terrorisme international » a été créé. Ces créations étant le fruit des efforts des pays membres de l’UE, des instances communes chargées de la politique étrangère, de la défense et de la sécurité, enfin du Comité permanent pour les politiques étrangère et de défense de l´Union Européenne.

Ces institutions mettent à disposition des États membres, directement ou à travers les services gouvernementaux, les acquis de leurs services secrets de renseignement, ceci pour la réalisation d’analyses portant sur les régions en crise et dans le domaine du terrorisme international. L’Institut chargé de l’examen des photographies prises par satellite implanté à Torrejón (Espagne) est important dans ce contexte. Il est exploité par l’Union européenne et produit des expertises à la demande des États membres comme des institutions européennes de coopération. Vu les obligations croissantes de l’Union Européenne sur le plan international – surtout dans les régions en crise et dans des domaines jugés prioritaires : terrorisme international, climat, contrôle de l’armement et du désarmement – ce centre se verra confronté à des demandes plus importantes qu´il n’est en état actuellement d’y répondre.

L’expérience du passé nous apprend qu’une coopération entre Berlin et Paris a toujours été de la plus grande importance, quand il s’agit de faire avancer la coopération européenne dans des domaines qui nécessitent des impulsions de la part des gouvernements.

L’entrée en vigueur du traité de Lisbonne avec ses dimensions d’intensification de la collaboration dans les domaines de la sécurité et de la défense, devrait être l’occasion d’une révision de l’instrument européen sur ces plans. On ne peut revenir à l’ordre du jour habituel et faire comme s’il ne s’était rien passé dans ces domaines sensibles de la politique européenne. Ceci vaut naturellement pour la question de la collaboration des services secrets des États-membres et la question d’une capacité d’analyse qualifiée des instances européennes.

Berlin et Paris devraient prendre langue et présenter des propositions lors du processus de formation d’opinion des États membres et des institutions européennes. Il faudra bien sûr tenir compte des accords passés entre l’Union européenne et l’Alliance Atlantique dans les domaines de la sécurité et de la défense.

Un centre d’analyse européen performant serait en mesure d’offrir des contributions importantes au processus de formation d’opinion des États membres dans le domaine des questions internationales et pourrait donner du poids à la voix de l’Europe sur la scène internationale.

(*) Hans Georg Wieck, Ambassadeur, président du Bundesnachrichtendienst (BND), de 1985 à 1990.

[1Gesprächskreis Nachrichtendienste in Deutschland. Voir également : Les services et la prise de décision politique.

[2] Numéro 144 de Défense, daté de Mars-avril 2010 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « anciens de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

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