Coopération dans le renseignement : “Un domaine privilégié...” (5)

Par  François MermetDéfense n°144 — Paris, le 19 février 2010.

« Sur la base du traité franco-allemand de janvier 1963 - le traité de l’Élysée sur l’amitié et la coopération entre ces deux États parmi les plus importants du continent européen, la coopération entre les services secrets des deux pays a augmenté progressivement en volume et en intensité. Parmi les thèmes : la lutte contre l’espionnage, l’infiltration communiste, la formation et les actions de cellules terroristes de la Fraction Armée Rouge en Allemagne et d’Action Directe en France, mais aussi l’échange de savoirs sur l´Union soviétique, le pacte de Varsovie et la politique internationale du parti communiste soviétique. La collaboration s’étendait aussi à l'interception de communications internationales. A tous ces niveaux, des succès importants furent enregistrés au profit des deux côtés. »

L'ambassadeur Hans Georg Wieck, président du BND de 1985 à 1990,[1] confirme ainsi la qualité de la coopération dans le domaine du renseignement entre les les services extérieurs des deux pays, souvent pris comme modèles pour promouvoir les échanges en Europe. De 1986 à 1988, le DGSE de l'époque, sous la direction du général d'armée aérienne François Mermet, a encore renforcé cette coopération bilatérale. Celle-ci, sans être exclusive, est restée depuis à un niveau d'échanges très élevé. Depuis une dizaine d'années, les deux hommes continuent de participer à des conférences internationales et à des réunions d'experts de haut niveau dans les deux pays, en particulier au château de Wildbad Kreuth, en Bavière, sous l'égide de la Hanns Seidel Stiftung et du GKND.[2] Ce papier a été diffusé dans le grand dossier de la revue Défense [3] consacré à La relation franco-allemande à l'épreuve du temps. Nous le publions ici avec l'accord de la rédaction de la revue. Paris le 22 février 2010.©

  • Fondement de la coopération actuelle

Pour situer la relation franco-allemande dans le domaine du Renseignement, il faut rappeler que les trois piliers du Renseignement en Europe sont le Royaume Uni, la France et l’Allemagne, qui se partagent notamment les informations sur le terrorisme, la prolifération et les trafics organisés. Elle doit donc s’apprécier à cette aune européenne.

Dans ces trois domaines la coopération est totale entre les services de ces trois pays car la mobilité, la diversité et la permanence de la menace est une question vitale pour chaque nation.

S’agissant du contre terrorisme, il faut distinguer les pays qui font partie de l’espace Schengen ou qui ont des accords particuliers comme le Royaume Uni et dont les services intérieurs sont en liaison permanente entre eux et bien sur avec les services extérieurs, qui sont focalisés sur les berceaux du terrorisme : Afghanistan, Pakistan, Yémen, Somalie, Sahel et Proche Orient.

Hors de l’espace Schengen, les services extérieurs sont les seuls à avoir les moyens et le savoir faire en s’appuyant si possible sur les services locaux. C’est encore plus vrai pour les pays où il n’a pas de loi et où on ne peut s’y rendre avec une Commission Rogatoire Internationale (CRI).

Cette distinction n’empêche pas à l’intérieur de l’espace Schengen les coopérations non seulement entre service intérieur et extérieur d’un même pays mais aussi entre service extérieur d’un pays et service intérieur d’un autre. C’est ainsi qu’à présent et à titre d’exemple la DGSE a des relations étroites avec le Bundesamtes für Verfassungschutz (BfV) ou le MI5 britannique.

Concernant la contre prolifération, elle repose d’abord sur l’action des services extérieurs : programmes nucléaires clandestins, réseaux d’acquisition de matériaux et de technologies sensibles allant jusqu’à l’arraisonnement de navires aux cargaisons douteuses. Les services intérieurs sont plus axés sur les évasions de matériau ou d’équipement sensibles et le pillage des technologies correspondantes.

Il en est de même dans la lutte contre les trafics organisés où le partage des renseignements doit être le plus complet et le plus rapide possible entre les services et organismes intérieurs et simultanément avec ceux des différents pays concernés.

La nécessité faisant loi, d’immenses progrès ont été accomplis et continuent de l’être.

Il ne faut toutefois pas perdre de vue que la coopération dans le domaine sensible et régalien du Renseignement dépend - et s’en trouve par là même affectée - des choix politiques, notamment ceux de politique étrangère, du fonctionnement des institutions ainsi que de l’organisation et des moyens des services propres à chaque pays. Il est évident que les grands événements historiques comme la réunification allemande, le 11 septembre et la guerre d’Irak, les attentats de Londres et Madrid, font bouger les lignes de coopération bilatérale ou multilatérale. Elle est aussi conditionnée par l’histoire, la culture et la personnalité des responsables de ces services. La connaissance de la langue et de la culture de l’autre facilite bien évidemment ces relations.

  • La coopération franco-allemande

Les services secrets français et allemand ont depuis longtemps l'habitude d'une coopération privilégiée. C'est la conséquence naturelle du couple franco-allemand et de la non appartenance à la communauté anglo-saxonne.


L'ambassadeur Hans Georg Wieck et le GAA François Mermet (2S) à Wildbad Kreuth (Bavière)

La priorité de la coopération entre les services de renseignement français et allemands résulte de la réconciliation franco-allemande voulue par le général de Gaulle et le Chancelier Adenauer, concrétisée en 1963 par le traité de l’Élysée qui donna naissance au couple franco-allemand, avec les hauts et les bas, imputables en particulier aux divergences quant au lien transatlantique et à la construction européenne.

A l’époque, les services français ne sont plus engagés dans la guerre d’Algérie, et comme leurs homologues allemands ils peuvent se consacrer prioritairement à la menace venue de l’Est. Cette perception mutuelle d’être en première ligne face aux forces du Pacte de Varsovie prêtes à franchir l’Oder ou les monts de Bohème pour atteindre rapidement le Rhin, facilite ‘la prise de conscience d’une communauté de destin’ et facilite cette coopération.

Puis les attentats des années 1970 et 1980 qui frappent principalement l’Allemagne, la France et l’Italie, dans lesquels les terroristes se prêtent main forte et bénéficient de support logistique hors d’Europe de l’Ouest, vont renforcer ce besoin de partager rapidement les informations disponibles au niveau européen.

Cette coopération entre services français et allemands s'est traduite entre autre par l'installation d'une station commune d'écoutes sur la base de Kourou en Guyane, idéalement placée pour intercepter les communications des satellites évoluant au-dessus du continent américain.

Ceci agace les États-Unis et leur permet de dire qu'ils ne sont pas les seuls à pratiquer l'espionnage électronique, quand nous nous interrogeons sur les activités du vaste réseau anglo-saxon d'interception et d'écoute des communications (appelé Échelon) issu de la seconde guerre mondiale, et renforcé au cours de la guerre froide dans le cadre de l'accord UK/USA signé en 1947 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, impliquant également l'Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande.

Il arrive aussi qu’une maladresse américaine nous incite à davantage de coopération. Ce fût le cas lors de la crise qui opposa le président Reagan au chancelier Kohl au début de l'année 1989 à propos de la construction de l'usine chimique libyenne de Rabta dont les Américains attribuaient la conception aux Allemands. La fourniture au Bundesnachrichtendienst (BND) d'images satellitaires SPOT suffisamment précises permit de démontrer que l'ingénierie de la conception de cette usine n'était pas allemande, mais identique à celle d'une autre usine chimique réalisée par des chantiers asiatiques dans un pays du Moyen Orient, faisant ainsi tomber l'accusation américaine.

Cet incident renforça l’intérêt du BND pour Helios, mais son désir réel d'accéder au renseignement stratégique ne suffirent pas à surmonter l'absence de volonté des militaires allemands, qui ne voyaient pas l'intérêt de sacrifier des équipements conventionnels pour obtenir à grand prix une imagerie que les Américains leur donnaient dans le cadre de l'OTAN. Comme disait un général allemand : « nous n'avons pas votre culture de la souveraineté ! »

Parallèlement la partie française fit preuve de maladresse, l'obsession du secret empêchant l'indispensable lobbying auprès des toutes puissantes commissions parlementaires allemandes. Alors que nous demandions une participation à hauteur de cinq milliards de francs, le Président de la commission de la défense du Bundestag, pourtant favorable à une telle coopération, ne put être invité à visiter le centre d'imagerie satellitaire de Creil pour voir des images prises par notre satellite. Sa seule visite « stratégique » en France fut celle d’Airbus à Toulouse !

  • La coopération franco-britannique

Elle s’inscrit dans l’ombre de la ‘grande communauté anglo-saxonne du renseignement’ évoquée précédemment.

La première conséquence est que l'Alliance Atlantique et l'OTAN dépendent pour l'essentiel de ces moyens de renseignement anglo-saxons, même si d'autres pays européens participent également à leur mesure au recueil du renseignement, mais sans avoir le retour privilégié de leurs partenaires anglo-saxons.


Le général François Mermet à la Friedrich Ebert Stiftung à Berlin

La similitude entre les organisations américaine et britannique du renseignement est frappante et facilite certainement la coopération très étroite existante entre les services anglo-saxons. Nous en avons eu la preuve lors de l’affaire du Rainbow Warrior !

Ce bel ensemble n’empêche toutefois des divergences. Dans la répartition des tâches et des moyens de renseignement, les Américains mettent en œuvre les satellites d'observation alors que les Britanniques sont limités aux satellites d'écoutes et de transmissions, ce qui engendre des tiraillements lorsque leurs intérêts ou leurs appréciations de situation divergent.

Pour ne citer que quelques exemples, la Grande-Bretagne aurait critiqué la lenteur de la transmission par les Américains de leurs observations satellitaires au moment de la crise puis de la guerre des Malouines en 1982, le problème technique invoqué disparaissant le jour où les Argentins rejettent la proposition de médiation américaine !

Elle n'aurait guère apprécié non plus la menace américaine de ne plus fournir l'imagerie nécessaire au maintien de l'embargo sur les fournitures d'armes aux différents protagonistes du conflit dans les Balkans en 1995, embargo que les États-Unis souhaitaient lever à destination de certains belligérants contre l'avis de la Grande-Bretagne et de la France, seules puissances à l'époque à avoir des forces sur le terrain.

Enfin les retombées du suivisme de leur allié américain dans la guerre d’Irak continuent de détériorer les relations, comme le montre la récente décision de la Justice britannique de contraindre le Foreign Office à publier sur son site Internet une note qui résume les renseignements donnés par la CIA au MI5, le service de contre-espionnage britannique, au sujet de la détention de M. Mohamed au Pakistan. La Maison Blanche a aussitôt fait savoir que cet arrêt va « compliquer la pratique de nos échanges de renseignements avec le Royaume-Uni, et il entrera en ligne de compte dans notre futur processus de prise de décision ».

  • Le rapprochement franco-britannique

Jusqu’aux attentats de Londres, les relations entre les services français et britanniques ont souffert de l’attitude pour le moins ambiguë du gouvernement et de la justice britannique à poursuivre ceux qui exerçaient des activités terroristes sur le continent depuis leur base arrière anglaise, communément appelé le « Londonistan ».

Les attentats de Londres ont montré que cette politique était mauvaise et que la deuxième génération de musulmans, notamment d’origine pakistanaise, était un vivier pour le recrutement islamiste. D’où le besoin d’une étroite collaboration avec les services français et un nouveau développement de la collaboration entre le MI6 et la DGSE.

Le deuxième facteur de rapprochement est venu du discrédit du MI6 affirmant l’existence d’armes de destruction massives (ADM) en Irak à partir de renseignement « bidons » transitant par les services italiens et contestés par les services français. La validation par le JIC de ces armes vint opportunément conforter l’opinion des services américains fondée sur un faux document de la CIA concernant la fourniture d’uranium par le Niger à Saddam Hussein.

Cette manipulation de leurs services par Bush et Blair justifia l’attaque déjà décidée contre l’Irak. Comme disait Rumsfeld au mépris de tout bon sens juridique: « l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence »!

Malgré le refus de la France d’engager ses forces en Irak, celle-ci a toutefois fourni à la coalition les renseignements dont elle disposait.

L'avancement de la construction européenne et les divergences inéluctables des intérêts économiques et même de sécurité de part et d'autre de l'Atlantique, comme vient encore de le montrer la crise mondiale, devraient conduire la Grande-Bretagne à choisir plus d'Europe et par conséquent à modifier sa position ambiguë dans le domaine du renseignement.

  • L’évolution de la coopération franco-allemande

Celle-ci est jugée toujours très bonne, mais alors qu’on assistait à un rapprochement entre services français et britanniques, on a pu constater un certain effacement des services allemands par suite de leur réorganisation, du renforcement du contrôle politique et de la méfiance du Parlement comme de l’opinion publique allemande à leur égard.

Il n’y a pas lieu d’en tirer des conclusions pour l’avenir. C’est en effet le lot des services de renseignement que de traverser périodiquement des zones de turbulences. Dans les années 80 c’était la DGSE qui était à la peine notamment avec le Rainbow Warrior puis dans les années 2000, c’est au tour de la CIA et du MI6 avec les Armes de destruction massives en Irak et les attentats de New York et de Londres, enfin plus récemment ce sont les services allemands qui sont la cible des critiques !

Bien évidemment ces périodes de turbulences que traversent les services sont de nature à altérer les relations avec les services étrangers par une perte de confiance dans l’utilisation des renseignements échangés, mais ils ne doivent pas faire perdre la vision du long terme.

Le couple franco-allemand repose sur une communauté de destin et sur une coopération toujours plus grande des services dans le futur, même si celle-ci achoppe encore sur les divergences des intérêts industriels et économiques.

  • Conclusion : axes pour le développement de la coopération franco-allemande

Le premier porte sur les moyens techniques de renseignement notamment dans le domaine des drones et des satellites.

Il n’est pas en effet acceptable que l’Europe abandonne aux Américains ou aux Israéliens la maîtrise d’un domaine essentiel pour le renseignement stratégique et la conduite des opérations extérieures : celui des drones de longue endurance à moyenne et haute altitude, par suite de gaspillage de trop faibles ressources budgétaires sur de multiples programmes !

S’agissant des satellites, faute de réalisation commune, on a décidé de mutualiser les images obtenues par les moyens nationaux. C’est un pis aller qui ne permettra jamais d’aller au degré de précision des satellites américains. Or, lorsque les Européens s’unissent pour faire Ariane ou Airbus, ils font jeu égal avec les Américains.

Le second axe doit développer les échanges de stagiaires afin de découvrir en particulier la langue et la culture de l’autre. La France envisage la création d’une académie du Renseignement [4] pour former l’ensemble des personnels de ses services à partir d’un tronc commun. A l’instar des échanges déjà très développés de stagiaires au sein des grandes écoles militaires ou des organismes interarmées, ne serait-il pas utile de faire de même pour le renseignement?

Enfin, l’engagement militaire de l’Allemagne en dehors du Théâtre européen devrait être l’occasion de renforcer la coopération militaire franco-allemande et d’équiper nos forces avec des outils de renseignement réalisés en commun.

Ainsi une meilleure coopération entre les services français et britanniques n’est pas antinomique d’une excellente coopération avec les services allemands, car dans ce domaine la diversité et le recoupement des informations sont un gage de qualité des analyses pour la prise de décision.

François Mermet, Directeur général de la Sécurité Extérieure (DGSE) de 1986 à 1988.

[1] Voir Coopération dans le renseignement : “De la plus grande importance...” 
[2] Gesprächskreis Nachrichtendienste in Deutschland. Voir également : Les services et la prise de décision politique
[3] Numéro 144 de Défense, daté de Mars-avril 2010 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « anciens de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées. 
[4] Voir la chronique de Joël-François Dumont consacrée à L'académie du Renseignement in Défense N°148.

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