Piraterie maritime et renseignement

Portrait de Joël-François DUMONT

Par Joël-François DumontDéfense n°139 — Paris, le 27 avril 2009.

Cette chronique © a été publiée dans la revue Défense. [1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Joël-François Dumont (*).  Paris, le 27 avril 2009.

Le 22 avril 2009, le Nivôse a remis 11 pirates aux autorités kenyanes à Mombasa. Le 15 avril, la frégate française, opérant dans le cadre de l’opération européenne Atalante, avait déjoué leur attaque contre le bâtiment de commerce Safmarine Asia (pavillon du Libéria) et mené l’interception à environ 500 nautiques (900 kilomètres) à l’est de Mombasa.

L’État-major des Armées est désormais mobilisé, tout comme toutes nos unités spécialisées avec tout le soutien logistique de la Marine nationale, de la DRM et de la DGSE.  La liberté de circulation et le commerce international sont menacés par la piraterie, nouveau défi pour les services de renseignement. Dans le dispositif, le CRMar est appelé à jouer un rôle de premier plan. Sur la dizaine de pays qui participent à Atalante, cinq nations apportent une contribution opérationnelle permanente à l’opération : l’Allemagne, l’Espagne, la France, la Grèce et le Royaume-Uni engageant une vingtaine de bâtiments et d’aéronefs impliquant environ 1.200 militaires. « Le format de la force navale européenne évoluera en permanence. En moyenne, EUNAVFOR comptera 4 à 5 bâtiments du type frégate et 3 à 5 aéronefs, hélicoptères et avions de patrouille maritime » selon l’EMA.


Le CF Stéphane Chanfreau, commandant le CRMar

Avec le narcotrafic, la lutte anti-prolifération, le transport d’armements, le trafic illicite ou l’immigration clandestine, la lutte contre la piraterie est devenue une des missions principales du Centre de renseignement de la Marine, basé à Brest. Pour son commandant, le CF Stéphane Chanfreau, « le CRMAR suit ce domaine transverse depuis maintenant deux ans, en particulier dans le golfe d’Aden, au large des côtes somaliennes et dans le golfe de Guinée, où il s’agit plus de brigandage que de piraterie »…« On estime à 190.000 le nombre de navires marchands sur les mers et les océans de la planète. 85 à 90% d’entre eux sont en banque de données au CRMAR : nous pouvons donc suivre et reconstituer éventuellement une cinématique et un historique sur les deux années précédentes »… Pour cela « une dizaine de personnes travaillent H24, 7 jours sur 7. Huit à dix sont d’astreinte et d’alerte de façon à pouvoir agir pratiquement en temps réel. Pour le Tanit, nous avons été en mesure dés qu’on a eu l’information de sortir un dossier d’objectif en quelques heures. » Dans cette affaire du Tanit, le CRMAR a montré le rôle central qu’il était appelé à jouer désormais dans de pareilles attaques. « Le rôle dévolu au CRMAR, est d’une part d’être en liaison avec la DRM bien sûr, qui constitue la chaîne de renseignement interarmées, et d’autre part avec les bureaux N2 (bureaux "Rens" des grands commandements de la Marine : Alindien, CECMED, CECLANT, ALPACI… sans oublier l’État-major Opérations à Paris». Officiers de renseignement français et alliés sont en contact permanent pour assurer la veille et monter toute intervention.


La préfecture maritime de Brest

« L’effectif du CRMAR est d’environ 140 personnes, [2] réparties dans plusieurs bureaux et sections. Pour la piraterie, nous avons principalement une cellule Documentation composée d’une douzaine de personnes qui suit les différentes zones géographiques, découpées en quatre théâtres, suivant les océans : Atlantique, Méditerranée, Océan indien et Pacifique. Nous avons ensuite la cellule "Suivi des marines marchandes et des navires d’intérêt", dans le souterrain de CECLANT, qui suit plus particulièrement les "navires d’intérêt" ; à un titre ou un autre, ces navires peuvent intéresser la Marine (piraterie, narcotrafic, transport de matériels liés à la prolifération ou d’armement, trafic illicite, ou immigration clandestine…) Ce suivi est opéré au niveau de la cellule "Suivi des navires d’intérêt". Enfin, pour la marine marchande, nous recevons et traitons toutes les données concernant le trafic maritime mondial de la part des Alliés et des marines avec qui nous coopérons

Les actes de piraterie recensés au large de la Somalie sont en nette recrudescence : 12 attaques et tentatives recensées en 2006, 35 en 2007, près de 150 depuis début 2008. [3] Les pirates opérant sur une surface de 2.100.000 km², 4 fois la superficie de la France. Près de 20.000 navires franchissent chaque année le golfe d’Aden. 30% des approvisionnements européens en pétrole transitent par le détroit de Bâb-El-Mandeb. Pour le chef de la cellule Documentation, le LV Michel Sankou, « les zones de flux qui transitent par certains détroits nous intéressent particulièrement. Si ces flux marchands venaient à être altérés, cela ne serait pas sans conséquences sur nos approvisionnements en matières premières... »

Bien que la superficie de la zone à surveiller soit immense et les moyens très insuffisants, il n’est pas question d’armer des navires civils. Si « le droit n’est rien sans la force, et la force sans le droit, une catastrophe » [4], il est grand temps de se souvenir que nos anciens avaient montré plus de détermination et de courage politique, choses qui manquent cruellement à l’Europe.

Joël-François Dumont

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Numéro 137 daté de Janvier-février 2009 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN).Abonnements: BP 41-00445 Armées. 
[2] Voir "Le renseignement d’intérêt maritime" (RIMAR) in Défense N°131 (Janvier-février 2008). 
[3] Voir l’éditorial de Richard Labévière : "Piraterie globale" in Défense 137 (Janvier-février 2009).
[4] « Penser l’Océan avec Midway », du VAE Guy Labouérie (L’esprit du livre, Collection Stratégie & Défense), octobre 2007.

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