Midway (2) : Retour sur le passé: effet mémoire

Par l'Amiral Guy Labouérie ─ Le 7 octobre 2005.

La bataille de Midway (2) : Retour sur le passé: effet mémoire

Les ports japonais étant fermés depuis deux siècles à tous navires étrangers à l'exception des navires néerlandais et chinois, un officier de marine américain devait réussir un véritable tour de force.


Lithography de l'arrivée du commodore Perry au Japon (E. Brown jr.) 

Le 8 juillet 1853, le Commodore Matthew Calbraith Perry, commandant l'USS Mississippi, escorté de trois autres vapeurs armés, ressemblant pour les Japonais à des "dragons crachant de la fumée", jette l'ancre devant Edo, aux portes de Tokyo.

Le Commodore Matthew Calbraith Perry (1794-1858)

Porteur d'une lettre du président Millard Fillmore destinée à l'Empereur du Japon, à force de détermination et de diplomatie, il signera le 31 mars 1854 un traité historique avec le Japon, traité aux termes duquel les ports japonais de Shimoda et d'Hakodate deviennent accessibles aux navires américains.


Gravure sur bois japonaise représentant le Commodore Perry et ses adjoints 

En établissant ainsi des relations diplomatiques avec le Japon, les États-Unis réussissent à rompre l'isolement d'un empire isolé du reste du monde.

 
Timbre de 5 cents à l'effigie du commodore Matthew G. Perry

L'expédition du Commodore Perry est encore célébrée chaque année au Japon...


Le croiseur cuirassé USS Maine, photographié le 1er janvier 1897

Que ce soit avec des canonnières ou en usant de diplomatie, l'Amérique poursuit sans relâche l'ouverture de nouvelles routes maritimes pour développer son commerce maritime et assurer ainsi son expansion dans le monde. La Marine américaine sera le fer de lance de cette stratégie. Ceci est particulièrement vrai dans les Caraïbes comme dans le Pacifique. La destruction très vraisemblablement accidentelle du croiseur Maine [1] dans le port de la Havane va déclencher une guerre navale entre les États-Unis et l'Espagne.


Le croiseur cuirassé USS Maine était équipé de six canons de six pouces

Dans les Caraïbes tout d'abord, et aux Philippines pour empêcher l'escadre espagnole du Pacifique de rallier Cuba. L'issue de cette guerre qui durera quatre mois [2] constitue un tournant historique: l'Amérique devient une puissance mondiale émergente. 


Le contre-amiral William Thomas Sampson

Deux amiraux joueront là encore un rôle essentiel, ouvrant ainsi la route de l'Orient au commerce américain, tout en s'assurant des positions stratégiques aux États-Unis dans le Pacifique et au sud de la Floride: William Sampson [3] et George Dewey [4]. 

Retour sur ce passé si peu connu des Européens avec l'Amiral Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine.[5] Brest, le 15 octobre 2005.©

Avec la conquête de l’Ouest à cheval, les États-Unis accèdent à la possibilité de la conquête commerciale de l’océan Pacifique avec le navire.


L'amiral Guy Labouérie

De même qu’ils se sont très vite souciés de leur commerce en Méditerranée en y envoyant dès 1815 une force de leur toute jeune Marine canonner Alger, Tunis et Tripoli pour faire cesser l’attaque de leur commerce par les pirates de ces pays, leur politique continue sera d’avoir un libre accès aux marchés asiatiques. C'est pour y parvenir que le Commodore Matthew Perry en tenant bon plus de huit mois devant Tokyo (1853-1854) obligera le Japon à s’ouvrir au commerce international

Or au XIXème siècle cet accès est plus ou moins verrouillé par l’Espagne qui possède depuis déjà longtemps de nombreuses îles, pouvant s’appuyer sur les Philippines, pièce maîtresse pour leur présence, tandis que Britanniques et Français n’ont pour le moment, en dehors de ce qui deviendra plus tard la citadelle anglo-saxonne de l’Australie-Nouvelle Zélande sans populations significatives, que des îles minuscules sans avenir commercial et politique important et toutes situées dans le Pacifique Sud. Comme telles, ces deux puissances se comportent comme si le Pacifique était trop grand pour elles, d’autant qu’elles sont aux prises avec leur découverte/conquête de l’ensemble intérieur de l’Afrique. Aussi ne représentent-elles pas une entrave aux projets américains. 

Continuant leurs navigations dans le Pacifique Nord, les Américains découvrent en 1859 un petit groupe d’îles, les îles Brooks:[6] un atoll de quelques kilomètres carrés et de petits îlots. Une fois le territoire rattaché aux États-Unis en 1867, leurs marins vont le baptiser Midway, sa position étant à mi-chemin des côtes américaines et japonaises. Le Gouvernement US confiera à sa Marine l’administration de cet archipel, marquant ainsi la conscience qu’il avait de son importance géostratégique, qu’il ne veut pas voir échapper à son influence. La Marine en conservera l’administration presque jusqu’à fin du XXème siècle.

De leur côté, après leur unification sous la férule de Bismarck, les Allemands en quête de points d’appui pour leur expansion tout azimut au milieu des autres empires coloniaux européens, se sont installés aux Samoa en 1880 et ont étendu leur protectorat sur les îles Marshall (ou Archipel Marshall) en 1886.

Très habilement ils profitent ensuite de la défaite des Espagnols, face aux Américains, pour leur acheter en 1899 les Mariannes et les Carolines à l’exception de Guam,[7] sur laquelle les Américains ont mis la main. Ce faisant, ils se sont positionnés de manière remarquable pour pouvoir jouer de toutes les opportunités qui se présenteraient dans cet immense espace. A partir de cette date, ils deviennent l’adversaire principal des Américains dans le Pacifique qui, croyant avoir écarté l’Espagne en s’emparant des Philippines grâce à leur victoire contre l’Espagne en 1898, se retrouvent face à un concurrent beaucoup plus puissant que cet adversaire très affaibli depuis longtemps comme l’a montré son effondrement.


Le 12 août 1898, le président Dole accepte la résolution d'annexion... 

Aussi pour s’assurer un glacis important et renforcer la situation avancée de Guam, les États-Unis mettent-ils la main sur Hawaï le 7 juillet 1898 (après le vote de la Newlands Resolution) et sur Wake un an plus tard. Les quatre îles les plus importantes géostratégiquement à travers le Pacifique Nord entre les côtes asiatiques et la côte américaine sont désormais sous le drapeau américain.

Le ministre Harold Sewall présente une copie officielle de l'acte d'annexion à la reine Liliuokalani, signée par Sanford Ballard Dole, le 12 août 1898 qui en deviendra le premier gouverneur. Photographie de M. Davey de la collection du contre-amiral Ammen Farenholt transmise au Naval Historical Center.

C’est de ce moment, après la guerre voulue contre l’Espagne donnant également les mains libres aux États-Unis dans les Antilles et en Amérique du Sud, que l’on peut faire dater le début réel, stratégiquement parlant, de la bataille de Midway. Les quatre îles, Wake, Guam, Midway et Hawaï, qui seront les lieux de très importantes batailles nippo-américaines sont encore aujourd’hui celles sur lesquelles s’appuie la puissance océanospatiale des États-Unis et ce n’est pas sans raison que c’est à Hawaï, la plus en retrait, qu’aura lieu l’heure de vérité de l’opposition Japon-États-Unis avec l’attaque de Pearl Harbor, et que s’y tient aujourd’hui le grand centre américain de la surveillance mondiale des océans.


Des marins et des marines posent devant le canon de 12/35 de l'USS Iowa

En 1897, l'USS Iowa était le plus gros croiseur de bataille amércain (11000 CV). Construit entre 1893 et 1897 par les chantiers navals William Cramp & fils de Philadelphie, il aurait coûté 3 millions de dollars. En mai 1898, il rejoint les forces navales assurant le blocus de Cuba et bombardera Santiago. Le croiseur USS Iowa est ici photographié par George P. Hall, en août 1898, lors de la revue navale en l'honneur de la flotte victorieuse dans la guerre américano-espagnole -- Crédits U.S. Naval History and Heritage Command.


Canal de Panama - Diagramme de William Robert Sheperd 

Cette situation favorable à partir de 1899 n’empêche pas les États-Unis de continuer leurs efforts d’organisation géostratégique générale d’autant que sous l’impulsion de l’amiral Mahan ils vont racheter aux Français la concession du canal de Panama en 1904 après leur échec d’un canal au Nicaragua.


L'USS Ohio (BB-12) traversant la Cucaracha en transitant par le canal de Panama

Réalisé en 1913, après avoir fomenté une révolution qui aboutit à séparer l’État du Panama de la Colombie pour avoir les mains totalement libres, il permettra, outre les avantages commerciaux d’un accès direct entre Atlantique et Pacifique, un passage rapide de leurs flottes entre les deux océans, tandis qu’avec la fameuse "doctrine de Monroe" (1823) ils se moquaient allègrement des Européens qui la prennent très au sérieux dans un sens qui leur est notoirement défavorable. 

Cette rapide synthèse de la situation rend justice à la prémonition de Tocqueville percevant, dès 1835, que les États-Unis auront ou avaient déjà une vision mondiale de leur situation et de leurs intérêts et que les conséquences en seront considérables.[8]

La Première Guerre Mondiale complique la situation et prépare directement les futures opérations dans le Pacifique. En effet, le Japon se mettant du côté des vainqueurs s’en voit récompensé par l’attribution, à la barbe des Américains, de la plupart des îles possédées par les Allemands, ce qui continue à gêner l’accès américain à l’Asie. De plus, à la suite d’une guerre sino-japonaise,[9le Japon avait déjà mis la main sur Formose en 1895, île à la remarquable position interdisant l’accès direct éventuel à la Chine continentale, puis a infligé à la marine russe la terrible défaite de Tsushima en 1905, et fait un bond étonnant dans son développement technique.


Carte des avancées japonaises de 1937 à 1942 

Toutefois il reste un pays assez militarisé, n’ayant pas d’ambition mondiale en tant que telle. Son regard et ses ambitions se portent essentiellement sur ses voisins immédiats, Corée depuis des siècles, Chine, Mongolie, essentiellement pour son ravitaillement futur en matières premières dont il est totalement dépourvu. Si Formose donne au Japon une remarquable position complétée par les îles du Nord et du Sud du Japon, cela reste toujours du domaine du régional et le Japon ne s’est pas aventuré dans le Pacifique en tant que tel. 

A la vision mondiale des États-Unis, allant de la Méditerranée aux Antilles et l’ensemble du Pacifique Nord, le Japon n’oppose qu’une vision régionale, tournée vers l’Ouest et le Sud-Ouest.  

Ce sont deux visions confortées par les quelques hommes qui dominent la réflexion et la formation des chefs militaires entre les deux Guerres Mondiales particulièrement celle des marins. Ils résument les principaux courants de pensée qui feront agir les uns et les autres. Ce sont: Alfred T. Mahan, amiral de la Marine des États-Unis, Sir Halford Mackinder (1861-1947), le Britannique, Karl Ernst Haushofer, général allemand et Raoul Castex, amiral français, la pensée des trois derniers, au-delà de leurs différences considérables, étant irriguée consciemment ou non par celle plus ancienne de Carl von Clausewitz, général allemand.


L'amiral Alfred T. Mahan : une vision mondiale des États-Unis

Si les marins américains sont avant tout disciples de Mahan, il n’en n’est pas de même des Japonais qui, à la suite du passage de Klaus Haushofer comme attaché de Défense à Tokyo, ont été séduits et confortés dans leur vision régionale par ses théories de partage du monde en quatre grandes zones d’influence Nord-Sud, dont l’Extrême Orient où le Japon doit être le leader naturel. Ils le sont aussi par cette théorie, plus ou moins héritée de Clausewitz et de leur propre passé, qui ne perçoit les données d’une situation qu’en termes de rapports de forces du moment, sans prendre en compte la mémoire, l’histoire, les cultures, l’économique, les finances, le social, le spirituel dans leur ensemble. De plus il y a chez l’Allemand comme chez le Japonais l’oubli de l’échec historique de toute conquête “physique” durable vers l’Est: Alexandre, les Arabes, les Anglais en France, Napoléon.


Traité par lequel la Russie vend l'Alaska aux États-Unis d'Amérique

Même les Russes qui l’ont réalisée à cheval vers l’Est ont commencé à refluer à partir de Los Angeles, puis par la vente de l’Alaska,[10] en attendant les événements de la fin du XXème siècle et ceux qui ne manqueront de surgir au XXIème.


Chèque de 7,2 millions d'US$ dollars signé le 1er août 1868

C’est vrai qu’il s’agissait uniquement à l’époque de forces terrestres et que l’on pouvait imaginer, oubliant que tout se termine toujours à terre, qu’avec les navires, cela pourrait être différent.

  • Enseignements

La mémoire, une mémoire vivante, est essentielle pour comprendre sa situation du moment, l’enchaînement et l’origine des faits au plus lointain, seule façon de connaître avec le plus d’exactitude ses points faibles et ses points forts. C’est comme cela que l’on sait d’où l’on vient, condition de base pour savoir où l’on est et donc où l’on peut aller.

Dans combien d’entreprises a-t-on cette perception de la mémoire et comment la fait-on vivre? Dans combien d’États aujourd’hui les idéologies et certaines théologies ont-elles remplacé la véritable Mémoire?... L’Union Européenne et particulièrement la France ont-elles présentes à l’esprit leur véritable mémoire face aux difficultés de l’heure? « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va puisqu’il ne sait pas où il est. » Les discussions avec la Turquie illustrent parfaitement ce point. 

L’esprit “archipélagique” par prise d’îles (points d’excellence, de concentration, de rayonnement, etc.) montre sa supériorité pour établir réseaux et influence et disposer d’excellentes possibilités de manœuvre, avant même de passer à la réalisation de grands projets. Elles sont les points d’accrochage des forces des divers réseaux que l’on veut mettre en place. C’est comme cela que les Grecs avaient bâti leur empire commercial en Méditerranée. Après la guerre c’est de la même façon que les Japonais, instruits par l’expérience, relanceront leur développement économique par une présence transparente sur les lieux de leurs futurs efforts. Aujourd’hui cela se traduirait par une politique, non pas de “délocalisations”, très mauvais terme, mais d’investissements extérieurs dans les pays dont les besoins ne sont pas les nôtres, mais dont il faut mesurer avec pertinence ce qui permet d’en conserver le contrôle, en particulier la R&D et les finances générales. Si à l’époque il s’agissait d’une “archipélisation” maritime horizontale, désormais toute politique financière, économique, défense, etc. doit s’appuyer sur une politique d’îles et/ou d’îlots sur tous les archipels de l’activité humaine globale.

La vision mondiale se révèle toujours supérieure à la vision régionale, encore plus aujourd’hui qu’hier dans notre monde fermé, car elle prend en compte un ensemble de facteurs dont plusieurs échappent à la vision réduite. Elle nécessite une culture considérable et une volonté continue s’appuyant sur de véritables projets prenant en compte tous ces facteurs, avec des hommes dotés d’une grande capacité de synthèse.

Tous ceux qui parlent d’une mondialisation qu’ils ne savent comment définir - ce qui entraîne son rejet -, sont-ils capables de l’expliquer à leurs concitoyens? On peut en douter quand on entend les discours des uns et des autres dans la plupart des pays, discours qui entraînent un retard continu pour les décisions indispensables, le "contrôle" du Temps étant un facteur de plus en plus important! 

Les théories sont toujours intéressantes dès lors qu’elles sont le fait d’esprits observateurs et acteurs du plus haut niveau dans la discipline concernée. A défaut elles peuvent se montrer dangereuses par de fausses analogies ou des raisonnements schématiques oubliant que l’homme, personnel comme collectif, n’est pas rationnel mais fondamentalement passionnel. De plus, quel que soit l’intérêt d’une théorie, il faut se garder de tout ce qui apparaît comme rationnellement évident et se souvenir que ce qui compte avant toute autre chose, c’est le “mouvement intelligent” de l’amiral Castex alors que le rationnel pur tend vers l’immobilisme. Dirigeants civils et politiques, et syndicalistes devraient bien y réfléchir, le goût ou la nécessité des idéologies étant dangereux si l’on n’est pas capable de les confronter en permanence à la réalité.

C’est une des forces des anglo-saxons, à la différence des Français, que de se refuser à théoriser à l’avance les faits à venir. Cela leur assure une capacité de réaction bien plus grande et bien plus rapide, quitte à théoriser par la suite par ceux qui en ont le goût et le temps!

  • Il faut éviter une double erreur chez les militaires et les politiques

La première, souvent celle des aviateurs, est de croire qu’à eux seuls ils pourraient faire la décision. Toutes les opérations américaines depuis le Vietnam jusqu’aux guerres du Golfe montrent bien l’inanité d’une vision qui ne serait qu’aérienne, car les affaires militaires ne peuvent trouver leur fin qu’à terre et ni sur mer, ni dans les airs. Les forces navales et aériennes en participent, sont toujours indispensables, mais sauf cas très rare, ne peuvent conclure.

La seconde erreur touchant un peu tout le monde mais surtout les politiciens est de penser qu’une option militaire peut se prendre sans qu’un projet politique véritable ne la précède et ne la conduise dans ses finalités. La aussi les opérations du Liban ou de l’Irak montrent l’inanité et le danger d’une telle façon de voir. Il en est de même dans la conduite des entreprises et d’autant plus que ce sont des entreprises transnationales.

La fermeture de la planète dans toutes ses dimensions rend désormais sans objet, et sans effet pour demain, cet échec millénaire des conquêtes physiques vers l’Est. Désormais tout est plus facile dans toutes les directions mais beaucoup plus éphémère dans toutes les activités que l’on peut avoir et imaginer pour demain. L’économie mondiale le montre allègrement avec la valse des marchés. 

Guy Labouérie

[1The Destruction of USS Maine« The Spanish-American War (21 April to 13 August 1898) was a turning point in the history of the United States, signalling the country's emergence as a world power. » L'analyse de Jaime de Ojeda apporte un éclairage espagnol sur cette guerre au cours de la quelle la moitié de sa flotte sera coulée dans le port de La Havane. L'autre moitié sera détruite peu de temps après aux Philippines !  En quelques mois, l'empire espagnol aura disparu. Voir "A splendid little war" [2]


Épave du croiseur Maine

Le 15 février 1898, le croiseur Maine explose dans le port de la Havane faisant 266 victimes.


Photo de l'équipage publiée le 18 février 1898 dans le New York Daily Tribune

Fin 1899, 163 corps de marins ont été retirés du croiseur à demi submergé pour être transférés au cimetière national d'Arlington où ils seront mis en terre après des obsèques nationales le 28 décembre 1899. Le mât du navire a également été ramené pour leur servir de monument. Le navire sera coulé le 16 mars 1912 au large de Cuba.

En 1911, une nouvelle enquête eut lieu, confiée au contre-amral William Sampsonn arrivera à la conclusion que l'explosion était due à une mine... 


Photo de la Commission Sampson prise le 1er janvier 1898 

Peu satisfait par ces explications, en 1976, l'Amiral Hyman G. Rickover de l'US Navy fit procéder à une nouvelle enquête et publia un livre "How the Battleship Maine Was Destroyedsuggérant que l'origine de la catastrophe était sans doute due à l'une explosion d'une des chaudières. Le New York Journal dirigé parJoseph Pulitzer annonce que Le Maine a été "coupé en deux par une machine secrète infernale ennemie". Roosevelt met en cause l'Espagne, alors qu'aucune preuve tangible n'a été découverte à l'époque d'une quelconque implication espagnole.

"Remember the Maine, to Hell with Spain" et Une du New York World

Le Congrès faisait alors pression sur le président William McKinley pour qu'il déclare la guerre à l'Espagne. "Remember the Maine, to Hell with Spain". Le 11 avril 1898, McKinley obtiendra du Congrès l'autorisation d'utiliser la force contrre Cuba, tout en précisant que « l'Amérique était plus intéressée par l'indépendance de l'île que par sa colonisation », ce qui se traduisit par l'amendement du sénateur du Colorado, Henry M. Teller, qui sera promulgué en Loi 9 jours plus tard. le 20. Un siècle plus tard, le mystère subsiste encore pour certains... Le Congrès déclara la guerre le 25 avril 1898. La guerre hispano-américaine commencée le 27 avril  s'achèvera le 14 août après une défaite cinglante de la flotte espagnole dans la baie de Santiago (Cuba). 

[2] The war with Spain « A splendid little war » ... Cette « splendide petite guerre » ne devait durer que trois mois selon l'Amiral Alfred T. Mahan qui ne se trompera que d'un mois ... Les hostilités commenceront le 21 Avril et s'achèveront le 13 Août 1898. Voir également: "War Plans and Preparations and Their Impact on U.S. Naval Operations in the Spanish-American War" by Mark L. Hayes, Early History Branch, Naval Historical Center. Paper presented at Congreso Internacional Ejército y Armada en El 98: Cuba, Puerto Rico y Filipinas on 23 March 1998.

[3] Après avoir dirigé la Commission d'enquête sur la catastrophe du Maine, le Contre-amiral Sampson fut chargé d'organiser le blocus de Cuba, mais n'a pas personnellement participé à la bataille qui s'est soldée par la destruction de la flotte espagnole commandée par l'Amiral D. Pascual Cervera. Aux Caraïbes, le Contre-amiral William Sampson, commandant l'escadre de l'Atlantique Nord, composée notamment d'une quinzaine de croiseurs, devait couler le 3 juillet 1898 la flotte espagnole dans le port de Santiago (Cuba). Le 25, le Major-général William Rufus Shafter prenait la ville de Santiago, le Lieutenant-général Nelson Appleton Miles s'emparant lui de Porto Rico. Le 12 août, un armistice est signé: l'Espagne quitte Cuba et cède aux Américains Porto Rico aux États-Unis et Guam aux Mariannes... Le 28 octobre, le président des États-Unis McKinley annexe les Philippines. Le 10 décembre 1898 à Paris, un traité de paix est signé à Paris négocié par l'ambassadeur de France aux États-Unis, Jules Cambon, qui servit d'intermédiaire entre Américains et Espagnols. L'Espagne cède toutes ses colonies. En contrepartie, les États-Unis lui paie 20 millions de dollars.

[4] Commandant l'escadre asiatique basée à Hong-Kong, le Contre-amiral George Dewey réussira le 1er mai 1898 en quelques heures à couler la flotte espagnole au mouillage dans la baie de Manille (Philippines) au cours d'une attaque surprise, sans perdre un seul de ses hommes. Pour cette victoire navale qui connut à l'époque un très grand retentissement, il sera promu "Amiral de la Marine" (Admiral of the Navy) et restera le seul officier général de l'US Navy à porter ce titre, après le vote d'une loi par le Congrès des États-Unis le 2 mars 1899 pour lui rendre un hommage national. Le 31 juillet, 11.000 hommes avaient débarqué sur l'île de Luzon. Le 14 août, Manille tombait aux mains des forces américaines commandées par le général James "Wesley" Merritt, chef du 8ème Corps de la Force Expéditionnaire.

[5L'Académie de Marine a été fondée en 1752. Dissoute comme toute ses consœurs pendant la Révolution, elle n'a été réactivée qu'en 1921. Son siège est à Paris.

[6] Ces îles désertes ont été découvertes le 5 juillet 1859 par le Capitaine de Vaisseau N.C. Middlebrooks, surnommé "Captain Brooks". D'abord appelées "Middlebrook Islands", puis "Brooks Islands", elles prirent finalement le nom de "Midway" (à mi-chemin). Conformément à la loi sur les Îles Guano de  1856, Brooks les rattacha aux États-Unis. En mars 1867, un des hommes qui a beaucoup fait pour agrandir la sphère d'influence en Amérique du Nord, William H. Seward, Secrétaire d'État d'abord sous Abraham Lincoln et sous Andrew Johnson se rendra impopulaire pour avoir acheter à la Russie l'Alaska pour 7,2 millions de $ US, jusqu'à ce que l'on découvre de l'or, vingt ans plus tard. De même, sous son autorité, le 28 août 1867, les îles Midway sont devenues officiellement territoire américain..

[7Chronology for the Philippine Islands and Guam in the Spanish-American War.

[8Une vision « mondiale » des États-Unis que nombreux observateurs résument simplement : « Ce qui est bon pour l'Amérique est bon pour le monde » ... Autrement dit, America first ... !

Les Américains ont eu la chance d'avoir successivement des hommes d'État, républicains ou démocrates, qui partageaint une même vision de l'Amérique et du monde avec des chefs militaires clairvoyants et décidés. Ensemble, ils ont compris l'intérêt de « construire » leur nation, étape après étape, en établissant des règles et, ensuite, de défendre l'édifice... Ce qui est bon pour l'Amérique est bon pour le monde : Autrement dit, « America first » ! 

Sur cette évolution territoriale, à l'intérieur, ce sera du nord au sud et de la côte est à la côte ouest.  Après la déclaration d'indépendance de 1776, reconnue en 1783 par le traité de Paris, « les États-Unis s'étendirent vers l'ouest, élargissant leurs territoire à sept reprises, dont deux par incorporations majeures de colonies britanniques et espagnoles. L'union des treize États originaux s'accrût jusqu'à comprendre cinquante États, dont la plupart avaient débuté comme de simples territoires.»

A l'extérieur, comme on vient de le voir, ils s'assureront de ne jamais dépendre d'autres pays pour leurs approvisionnements stratégiques ou pour établir des règles commerciales équitables à leurs yeux. 



Timbre commémorant en 1953 le 150ème anniversaire de l'achat de la Louisiane

En moins d'un siècle, cette expansion verra le territoire américain s'aggrandir, triplant sa superficie, constituant  un véritable empire qui n'a pas de nom. Une expansion territoriale qui ira de pair avec le dévelopement économique et la colonisation progressive des terres, l'achat de territoires sur le continent ou dans le Pacifique, et la guerre, le cas échéant pour y parvenir. Démocrates et Républicains pratiqueront tour à tour cette même politique. La destruction de l'empire espagnol en quelques semaines en est une parfaite illustration... « A splendid little war » 


Source : National Atlas of the Unites States

La genèse de cette politique impériale américaine est très bien résumée dans un article posté sur Wikipedia : « Dès le début du xixe siècle, le credo du Manifest Destiny qui prône la souveraineté du peuple américain, destiné à s’établir d’une frontière naturelle à l’autre, met en place une vision des États-Unis exerçant leur domination sur le continent nord-américain d’un océan à l’autre, et donne un fondement politique qui justifie une expansion continentale similaire à celle de l’Empire russe. La doctrine de Monroe de 1823 incite également Washington à envisager l’Amérique latine comme son domaine réservé dont doit être exclu tout acteur européen. Le concept d'Empire américain (« American empire ») fut popularisé pour la première fois dans les médias sous la présidence de James K. Polk, au moment où est déclenchée la guerre américano-mexicaine (1846-1848).

En 1867, les États-Unis achètent l'Alaska à la Russie et aident les juaristes à chasser du Mexique la France et renverser l’empereur Maximilien Ier du Mexique. À plusieurs reprises, l’annexion de Cuba et de Saint-Domingue est réclamée, en partie dans la crainte de voir les Britanniques ou l’Empire allemand profiter du désordre pour étendre leurs possessions à ces îles.

L’historien et théoricien politique américain Frederick Jackson Turner reflète bien l’état d’esprit de l’époque lorsqu’il déclare que la fermeture de la « frontière » en 1890 risque de provoquer une recrudescence des mouvements de grève et des tensions sociales. Sans la soupape de sécurité des terres vierges permettant aux ouvriers de quitter les villes pour les grands espaces de l’Ouest, la trame du tissu social finirait par ressembler à celles des sociétés conflictuelles d’Europe. En 1884, il n'y a presque pas de flotte militaire et commerciale, les effectifs de l'armée sont très réduits. En 1885, Josiah Strong, publie un livre, Our Country qui obtient un grand succès. Il y explique que c'est le devoir des anglo-saxons de répandre sur la planète les bienfaits de la démocratie, du protestantisme et de la libre-entreprise.

En fin de compte, Alfred Mahan et les partisans d’une marine puissante se prononcent pour le maintien des îles sous autorité américaine comme ports charbonniers sur la route maritime des marchés d’Asie. À ce stade, les États-Unis sont psychologiquement mûrs pour concevoir un empire.

Sur un plan politique, le terrain a également bien été préparé en vue d’une expansion outre-mer. William Henry Seward, le secrétaire d’État qui achète l’Alaska en 1867 et annexe les îles désertiques de Midway la même année comme base stratégique dans le Pacifique, fait souvent figure de fondateur de l’impérialisme américain. Cependant, lorsque, en 1892-1893, les Américains de Hawaii renversent la monarchie locale et réclament l’annexion de l’archipel, le président Grover Cleveland hésite à contrarier les vœux des Hawaïens qui s’y opposent. La situation commence à s’inverser avec l’élection de William McKinley en 1896 et quand la République d'Hawaï est annexée par les États-Unis en 1898 sous la forme d'un territoire administré, ainsi qu'une partie des Samoa en 1899.

[9cf Cutting the Chinese Watermelon : point de vue chinois de Chung Yoon Nqan sur les résultats de la guerre sino-japonaise de 1894-1895.

[10cf L'expansion russe dans le Pacifique au XIXème siècle par Catherine Sauer Baux.

Lire également du même auteur : dans la série "les leçons de la bataille de Midway"

Penser l'Océan avec Midway : Relire l’amiral Nimitz            
Midway (13) : Commentaires généraux
Midway (12) : La bataille du 4 juin 1942
Midway (11) : Appareillages et transits des forces
Midway (10) : Le dispositif américain
Midway (9) : Le plan d’opération japonais
Midway (8) : Projets japonais après Pearl Harbor
Midway (7) : Les réactions américaines après Pearl Harbor 
Midway (6) : Lacunes mises en évidence par Pearl Harbor et conséquences 
Midway (5) : La montée vers la guerre
Midway (4) : La situation immédiate
Midway (3) : Le terrain
Midway (2) : Retour sur le passé: effet mémoire
Midway (1) : Une OPA hostile ratée

Dans la série "les leçons de l'Océan"

Dans la série "analyse stratégique"

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